En ce rude hiver 1941, une femme élégante arpente les quais de gare de la gare de Merida au petit matin. Elle presse la main de son plus jeune fils et écrit à l’aîné, qu’elle s’apprête à abandonner, les raisons de sa fuite. Le train pour Lisbonne partira sans elle, qui vient de disparaître pour toujours. L’enfant rentre seul chez son père, obnubilé par le sabre qu’un homme vient de lui promettre. Des années plus tard, une avocate envoie sous les verrous un inspecteur jugé coupable d’une bavure. Elle ne sait pas qu’elle ouvre ainsi une terrible boîte de Pandore libérant quatre décennies de vengeance et de haine dont elle ignore tout et qui pourtant coulent dans ses veines. Se jouant d’un contexte historique opaque, de l’après-guerre espagnol à la tentative de coup d’état de février 1981, La Tristesse du Samouraï est un intense thriller psychologique qui suit trois générations marquées au fer rouge par une femme infidèle. L’incartade a transformé les enfants en psychopathes, les victimes en bourreaux, le code d’honneur des samouraïs en un effroyable massacre. Et quelqu’un doit laver le péché originel.
J’ai sorti ce livre acheté aux Quais du Polar en 2017 pour honorer le rendez-vous de Cléanthe dont les Escapades européennes nous mènent ce mois-ci en Espagne(s).
Le roman commence en mai 1981 dans la chambre d’hôpital de Maria Bengoechea, pas en forme du tout après l’opération d’une tumeur au cerveau. Au pied de son lit, son père dans son fauteuil roulant, à l’état végétatif ou presque. Elle reçoit la visite d’un inspecteur qui espère d’elle des informations sur un autre homme. Maria détruit la photo d’une très belle femme. Et nous voilà partis dans le passé, quarante ans plus tôt, sur le quai de la gare de Merida, arpenté par cette femme superbe, Isabel Mola, qui va disparaître quelques heures plus tard, laissant ses deux fils, Fernando et Andres, aux mains de leur père, puissant phalangiste du régime franquiste.
Le roman va ainsi faire des aller-retour constants entre le passé et le présent, reconstituant comme un puzzle les liens entre les Bengoechea père et fille et les Mola. Il aura fallu, à cause de Maria, la condamnation de César Alcala, un inspecteur coupable d’avoir passé à tabac un de ses indics suite à l’enlèvement de sa fille Marta, et aussi le fils du précepteur d’Andres Mola, pour révéler des décennies de vengeance, de violence, de secrets qui lient les deux familles, secrets que Maria va peu à peu mettre au jour.
A quels intérêts est mêlée la disparition d’Isabel Mola ? Que cache le père de Maria dans son cellier ? Retrouvera-t-on la jeune Marta ? Autant de questions que pose ce thriller à la violence parfois très cruelle, mais passionnant. Mais surtout : les enfants doivent-ils payer les crimes de leurs parents ? La vengeance doit-elle se transmettre de génération en génération et tout embraser, tout détruire sur son passage ? C’est le thème de ce roman qui traverse une Espagne en partie « fière » et nostalgique de son passé franquiste. Dans cette intrigue qui ne faiblit pas et qui révélera le sens de son titre vers la fin du roman, les personnages sont construits sans concession, avec âpreté, un écho peut-être des paysages parfois désolés du pays.
Je suis vraiment ravie d’avoir découvert cet auteur que je relirai certainement, merci à Cléanthe de m’en avoir donné l’occasion.
« Maria remarqua que le regard de son père se voilait. Ce n’était plus ce héros invincible et infaillible de son enfance. Elle avait maintenant devant elle l’homme sans défense, nu, plein de blessures, de bosses, de faiblesses, de misères et de contradictions . Parfois l’intransigeance durcit la chair, parfois les rancoeurs et les déceptions, les reproches et les affrontements cicatrisent mal, et on ne sait plus comment rompre ce silence, cette distance infinie , même après la mort, même dans le souvenir. »
« Me tuer ? Coller une raclée à des femmes sans défense est une chose, mais essayer de tuer une personne qui ne se laisse pas faire, c’est une autre paire de manches. Je me rappelle ton expression terrifiée le soir où je t’ai collé mes ciseaux sur les couilles. Tu as montré ce que tu es vraiment, un lâche, comme tout les gens de ton acabit. Vous cognez, vous manipulez, vous menacez tant que vous êtes sûrs de votre force. Et votre force, c’est la faiblesse de la femme que vous piétinez. »
« Ce que tu ressens, c’est la liberté, disait Marcelo. Ton corps s’ébroue dans le froid du matin, salue le premier rayon de soleil qui le réchauffe, s’émeut d’une soupe chaude parce que l’estomac crie famine. Tes yeux admirent l’immensité des paysages d’où l’homme fut un jour arraché pour être enfermé dans des usines immondes. Si chaque ouvrier, chaque paysan était capable de retrouver cette sensation d’humanité, crois-tu qu’il voudrait encore vivre en esclave ? »
« Elle pleurait sur l’incompréhension, sur le désespoir muet de vivre dans un monde dont elle ne comprendrait jamais les règles. Les hommes mouraient, tuaient, trahissaient leurs idéaux, embarquaient un peuple entier dans des guerres fratricides, elle ne comprenait pas pourquoi. Pour le pouvoir, tel est le seul mobile qui mobilise les hommes, le pouvoir, lui avait dit un jour son père. Mais le pouvoir était une chose absurde, abstraite, minuscule et inutile. »
Victor del ARBOL, La Tristesse du Samouraï, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Babel Noir, 2013 (Actes Sud Noir, 2012)
Avant une pause estivale, c’est à un grand mélodiste français (qui fut aussi chanteur, chef d’orchestre) que nous nous intéresserons aujourd’hui : c’est Reynaldo Hahn (1874-1947), qui fut aussi le compagnon de Marcel Proust.
J’ai choisi deux mélodies interprétées par Philippe Jaroussky. Et en prime une vidéo sur le lien entre Proust et le compositeur. Enjoy !
Bel été, j’espère qu’on n’aura pas trop chaud en attendant la rentrée littéraire !
Aujourd’hui ce sera un compositeur anglais dont je vous ai déjà fait écouter les célèbres Planètes : il s’agit de Gustav Holst (1874-1934). Je vous propose d’écouter sa Symphonie en fa majeur « Les Cotswolds » composée en 1900. L’orchestre d’Ulster est dirigé par JoAnn Falletta. Bonne écoute !
« Elle me raconte qu’elle rêvait d’un endroit sauvage, où les gens sont comme des fleurs des champs. Il faudrait que je lui dise qu’au printemps, quand on récupère la laine des moutons pour la filer, des brins flottent dans l’air comme des ailes de fées. » 1938. Manod, dix-huit ans, vit sur une petite île battue par les tempêtes au large du pays de Galles avec sa sœur cadette et son père, pêcheur de homards. Elle rêve de partir sur le continent et de devenir institutrice. Un jour, une baleine s’échoue sur la plage et deux ethnologues débarquent d’Angleterre pour étudier le mode de vie et le folklore des habitants. Soudain, les rêves de Manod semblent réalisables. Un monde s’ouvre à elle.
Dans ce premier roman très réussi, Elizabeth O’Connor nous emmène le temps d’une automne sur une petite île imaginaire au large du Pays de Galles. La vie y est monotone, rythmée par les marées et les tempêtes, par la pêche, activité principale de la poignée d’habitants dont beaucoup sont partis sur le continent, en quête d’une vie meilleure. On est en 1938 et les rumeurs de guerre peinent à atteindre l’île, qui paraît éloignée géographiquement et socialement du reste du monde. Manod, 18 ans, y vit avec son père Tad, pêcheur de homards, et sa soeur Llinos, attachée à l’île et à sa soeur depuis la mort de leur mère, et qui ne parle que le gallois. Manod parle le gallois mais aussi l’anglais, appris à l’école en lisant la Bible. Cet automne-là, deux événements bouleversent la vie des îliens : une baleine s’échoue sur la plage et deux ethnologues d’Oxford débarquent pour étudier les habitants et leurs moeurs. La curiosité de Manod et sa connaissance de l’anglais la lient au travail des deux Anglais, qui l’emploient à des traductions et lui ouvrent un univers attrayant qui relance les rêves de la jeune fille de quitter l’île pour aller étudier en Angleterre. Elle raconte dans des chapitres courts la vie sur l’île, les observations de Joan et Edward sur l’île, leur romantisme idéalisé autour de ce territoire, leur mise en scène éloignée de la réalité des coutumes locales, leur utilisation des habitants pour forger leur vision.
Il ressort de ce livre un sentiment de nostalgie sur un art de vivre rude qui se perd et paraît en même temps si éloigné du bruit du monde, nostalgie sur les rêves de quitter ce mode vie, de l’amertume face à l’attitude des deux ethnologues, un sentiment aussi de soumission à la nature qui règle la vie des îliens au fil des saisons. Le tout est écrit dans un style sobre et sensoriel, qui nous lie à l’intimité de Manod et nous la rend particulièrement attachante.
« Je suis née sur l’île le 20 janvier 1920. Sur mon acte de naissance, il est écrit 30 janvier 1920 parce que mon père n’avait pas pu me déclarer avant au bureau d’état civil : à cause d’une grosse tempête d’hiver, aucun bateau ne pouvait sortir. Ma mère me racontait que, lorsqu’on avait enfin pu traverser, la plage était couverte de méduses, comme un chemin de glace argentée. Elle avait survécu à l’accouchement, grâce à Dieu, sinon personne n’aurait pu venir l’aider. »
« Une tempête est arrivée. Nuages noirs, chants d’oiseaux assourdissants, puis le silence. Les pièces sont remplies d’une nouvelle ombre, les araignées se sont réfugiées dans la maison. Le matin, Llinos et moi, on s’assied au pied du lit et on prie, les mains à plat sur le matelas. Tad enfile ses grandes bottes en caoutchouc et rejoint les autres hommes pour aider à faire marcher le phare. Je déteste ces bottes qui l’entraîneront au fond s’il tombe à l’eau. »
« Chacun des habitants de l’île possède une graine de sagesse, une affinité avec la terre. Comme si l’eau contenue dans leur corps s’était déversée pour créer la mer, tant elle leur est familière. »
« Personne ne sait nager sur l’île. Les hommes n’apprennent pas et les femmes non plus. La mer est dangereuse. Je suppose qu’on vit depuis trop longtemps avec ce danger. Les gens d’ici ont l’habitude de dire : Tomber à la mer, c’est tomber de la poêle dans la braise. Tu tombes à l’eau et à la grâce de Dieu. »
Elizabeth O’CONNOR, sur l’île, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Claire Desserrey, Le Livre de poche, 2025 (Editions Jean-Claude Lattès, 2024)
Une lecture pour le projet de Cléanthe Escapades en Europe, sur le thème des îles en ce mois de juin (désolée, je publie avec un jour de retard) et pour le Mois anglais. Et aussi pour le Book Trip en mer de Fanja !
Attention, il y a des opinions personnelles dans ce billet, nées de ces lectures.
Connaissez-vous cet écrivain ? Edgar Hilsenrath est un écrivain de langue allemande né il y a cent ans en 1926 et décédé en 2018. Il naît en Allemagne dans une famille juive, et quand la situation se dégrade, dans l’impossibilité de s’exiler, le père envoie sa femme et ses deux fils en Rouamnie chez les grands-parents maternels. La Roumanie tombe elle aussi aux mains des fascistes et les Juifs de Roumanie sont déportés à l’Est, jusqu’en Ukraine, où ils survivent à la faim, aux maladies, à la Shoah par balles, dans des conditions assez épouvantables que l’écrivain mettra en scène dans son premier roman Nuit. La Transnistrie est libérée en 1944 par les Russes et Edgar, qui a milité au sein d’organisations de jeunes sionistes, part en Palestine pendant quelques années. Il ne s’y adapte pas et rentre en France où toute la famille se retrouve à Lyon, où le père s’est réfugié pendant la guerre. Edgar se veut écrivain (contre les voeux de son père) et finit par s’exiler aux Etats-Unis en 1951, un pays où il ne s’adaptera pas non plus mais où il va réussir à écrire son premier roman. Edgar Hilsenrath a toujours écrit en allemand, langue qu’il considère comme son pays. Il réussit à faire publier le livre en Allemagne mais l’éditeur, frileux, craignant un mauvais accueil dans l’Allemagne d’après guerre, ne défend pas du tout sa publication et le livre est trop rapidement épuisé. C’est en le publiant en anglais qu’Edgar va connaître le succès et qu’il poursuit définitivement sa carrière d’écrivain, en adoptant désormais un ton ironique, voire burlesque, pour aborder des sujets graves. Par exemple, dans un autre de ses célèbres romans, Le nazi et le barbier, il met en scène Max Schulz, aryen pure souche et itzig Finkelstein, barbier juif. Le premier va devenir nazi et bourreau meurtrier du second, mais pour se sauver de la débâcle, Max ne trouve rien de mieux que d’usurper l’identité d’Itzig, de devenir barbier et de finir en Israël, sioniste convaincu. Le monde à l’envers ! Hilsenrath a fini par rentrer en Allemagne en 1975, il s’est installé à Berlin et a pu vivre de sa plume après des années de galère et de petits boulots alimentaires. Il a publié plusieurs autres romans, tous publiés désormais en français par Le Tripode. C’est grâce à un jeune éditeur enthousiaste, audacieux, Helmut Braun, que ses livres ont été publiés et promus en Allemagne, malgré les réticences de beaucoup. (D’où l’importance toujours actuelle d’un bon éditeur intelligent qui accepte de travailler sur « le temps long », n’est-ce pas, Monsieur Bollolo ! Et une pensée émue et reconnaissante pour Olivier Nora.)
C’est grâce à la librairie Au Temps Lire que j’ai découvert cet auteur, que je connaissais vaguement de nom : une rencontre a été organisée autour de ses bouquins et de sa biographie écrite par Agathe Pin-Chomette et publiée aussi au Tripode. C’était une rencontre très intéressante, son autrice dit n’avoir entendu parler de Hilsenrath qu’il n’y a que quelques années, c’est dire le manque de reconnaissance envers cette oeuvre. La biographie est évidemment bien documentée, très vivante, l’autrice et le libraire étaient passionnés par leur sujet et connaissaient très bien les romans, qu’ils ont pu nous conseiller.
Pour me familiariser un peu avec l’auteur avant la rencontre et ne sachant me décider sur un roman, j’ai choisi ses Nouvelles. C’est un recueil de textes rassemblés pour lequel la maison d’édition précise avoir choisi ce titre plutôt qu’une traduction de l’original (« Ils tapaient du poing en cadence »). Ce sont des textes très variés, des nouvelles qui sont comme des matrices des romans, des articles où Edgar Hilsenrath s’exprime sur son parcours personnel pendant la guerre, son lien indéfectible à la langue allemande (« la langue allemande est mon seul pays »), sur la vie littéraire, son éditeur, l’antisémitisme… Cela a pour moi été une porte d’entrée très intéressante sur son univers, son parcours, son écriture pleine d’humour noir, satirique. Certains textes résonnent de manière particulière à notre époque, où des idées et des comportements d’extrême-droite se répandent sans vergogne, sans réaction parfois et où la haine des intellectuels semble avoir de beaux jours devant elle. Résistons donc, lisons ! A la suite de la rencontre, j’ai vraiment un peu peur de lire Nuit, qui semble très dur. J’ai choisi de m’offrir le titre sulfureux Le nazi et le barbier. J’essayerai de le lire avec deux autres vieux romans de ma PAL qui tournent eux aussi en dérision la Shoah.
« Toutes les grandes doctrines me font peur, surtout quand elles sont exploitées par l’État et la bureaucratie. Des millions ont disparu derrière des barbelés au nom d’une justice sociale révolutionnaire censée rendre les gens heureux, et des bûchers ont brûlé au nom du christianisme. Je ne fais pas confiance aux flambeaux de ceux qui font le bonheur de l’humanité. Je me tiens à distance des doctrinaires. Ceux qui assènent de pieuses paroles et prétendent aimer l’humanité tout entière, n’aiment en réalité personne. Quand on aime, on fait toujours des choix. Je ne peux pas aimer tout le monde, mais dans le cadre de mes possibilités, je peux faire en sorte qu’il ne soit fait de tort à personne. »
Agathe PIN-CHOMETTE, Edgar Hilsenrath La voie de l’impertinence, Le Tripode, 2026
Edgar HILSENRATH, Nouvelles, traduit de l’allemand par Chantal Philippe, 2020
Ce jeudi (où je suis en vacances), je vous emmène écouter l’oeuvre phare de Johann Nepomuk Hummel (1778-1837), un musicien allemand à la charnière entre classicisme et romantisme, contemporain de Beethoven. Son oeuvre la plus célèbre, c’est ce Concerto pour trompette en mi majeur. Je vous ai choisi une version « crème de la crème » : Maurice André et Herbert von Karajan.
Je fais encore un billet groupé pour trois lectures très différentes de la fin mai.
J’ai d’abord lu ce titre en mémoire des sept moines cisterciens assassinés il y a trente ans, en mai 1996. L’auteur, Jean-Marie Lassausse, est un prêtre de la Mission de France, envoyé au monastère de Tibhirine pour, après plusieurs échecs visant à faire revenir des moines sur place, y assurer une présence et travailler, « exploiter » le jardin et notamment les arbres fruitiers. Il fait mémoire des moines, de l’histoire du monastère, de son action sur place, de la place des chrétiens en Algérie et de son désir ardent de garder le dialogue et les musulmans et les chrétiens, comme le vivait le prieur Christian de Chergé. Le testament spirituel de ce dernier, publié quelques jours après la découverte des corps, est reproduit en annexe. Je tenais à lire quelque chose en rapport avec ces figures inspirantes que sont les sept moines martyrs de l’Atlas.
Jean-Marie LASSAUSSE, N’oublions pas Tibhirine !, Bayard, 2018
Présentation de l’éditeur : « Le réalisateur Richard Lease a connu des jours meilleurs. Il n’est plus à la mode, et ne se remet pas de la mort de sa grande amie Paddy. Elle fut sa scénariste, son soutien et sa boussole. Ivre de chagrin, il entreprend un voyage vers le nord du pays, en dialoguant avec une enfant imaginaire, faute d’être resté en contact avec sa propre fille qu’il n’a pas vue grandir. Sa route va croiser celle de Brittany, qui travaille dans un centre de détention pour immigrants. Elle aussi est partie de Londres sans réfléchir, à la poursuite de Florence, une mystérieuse jeune fille qui a secoué l’institution pour laqufilelle Brittany travaille. Le printemps va-t-il permettre à ces âmes perdues de retrouver leur chemin ? Ali Smith poursuit sa réflexion poétique et politique sur notre époque en portant une attention particulière aux gens déplacés, en fuite ou rejetés. Sa fantaisie joyeuse infuse une narration pourtant centrée sur la misère cachée de nos sociétés contemporaines, et en faisant appel à Charlie Chaplin, Katherine Mansfield, Rilke ou encore Shakespeare, elle nous amène vers un printemps libérateur. »
J’ai poursuivi la série des quatre saisons d’Ali Smith avec ce Printemps(bien de saison ou presque hihi) et j’ai été à la fois un peu désarçonnée et complètement sous le charme de ce roman, de cette écriture, de cette sensibilité. Chaque partie commence par un texte qu’on pourrait sur des réseaux sociaux sans filtre, sans vergogne, avec des propos racistes, haineux, qu’on prend en pleine face, première source de surprise. Ensuite impossible de ne pas s’attacher à Richard, en deuil de son amie Patty et submergé de chagrin, impossible de ne pas goûter l’évocation de leur amitié illuminée par Patty, femme de force et de sérénité, truffée de références littéraires. Difficile de ne pas être intrigué(e) par la jeune Florence devant qui toutes les portes s’ouvrent mais qui cache sans doute un passé très lourd dans sa jeune existence, difficile de ne pas sourire devant les réflexions intimes et les comportements de Bret, un peu « à la masse » dans son travail dans un centre de rétention pour réfugiés qui ressemble plus à une prison qu’à un centre d’accueil. Ces personnages convergent vers une même destination, vers une rencontre commune qui va changer (ou pas) leur existence et les ouvrir à une vie, on l’espère, meilleure. J’ai apprécié les émotions, l’humanité dégagée par ce roman, tout autant que son humour discret, son sens de la dérision. Ali Smith (une des auteurs étrangers qui ont décidé de ne plus se faire éditer par Grasset suite au licenciement d’Olivier Nora, je l’en aime d’autant plus) traite avec sensibilité les questions qui touchent la Grande-Bretagne contemporaine, ici l’accueil des réfugiés, qui piétine sans honte les règles élémentaires du droit d’asile et des droits humains tout court.Pour transposer des propos d’Olivier Nora lui-même, un livre n’est peut-être pas le moyen le plus important pour lutter contre cette pathologie moderne – mais il a au moins le mérite d’exister et de nous interpeller par le biais de la fiction. Merci, Ali Smith.
« J’ai traversé le monde pour venir chercher de l’aide ici, lui a dit un dét kurde. Et vous m’enfermez dans cette cellule. Je dors chaque nuit dans des toilettes avec quelqu’un que je ne connais pas et dont je ne partage pas la religion. »
« Mars. Le mois de l’éclosion qui peut aussi être celle de la neige, le mois de la floraison de ces têtes de jonquilles aux airs de parchemin. Le mois des soldats, car ce nom vient de Mars, le dieu romain de la guerre ; en gaélique, ça veut dire hiver-printemps et en vieux saxon, le mois âpre à cause de l’âpreté de ses vents. »
« Et si, dit la fillette, au lieu de dire cette frontière sépare ces endroits, on disait cette frontière unit ces endroits. Cette frontière tient ensemble ces deux endroits si différents et si intéressants. »
Ali SMITH, Printemps, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Grasset, 2022
Grasset avec un R comme « Rendez-nous Nora ! » (slogan pondu dans un moment de délire avec mes libraires chéries) et un S comme Scandale !)
Et pour finir, ce roman assez court (160 pages) lu sur le conseil d’un libraire pour une rencontre avec l’auteur chez Au Temps Lire. A l’occasion d’un documentaire tourné sur Eliseo Alegre, un footballeur des années 1950 que personne n’a jamais filmé, ses amis, des membres de sa famille, de son village imaginaire de Patagonie argentine, des journalistes et d’autres prennent la parole et racontent leur version (parfois contradictoire) de l’histoire de cet homme qui portait bien mal son nom : il n’était pas vraiment heureux, Eliseo, souffre-douleur dans son enfance, soudain porté aux nues pour son talent de footballeur alors qu’il n’y connaissait rien, pas heureux malgré ce succès (tout régional) parce que dans le fond, il n’aimait pas le foot… On se demande même ce qui le touche vraiment et pourquoi il porte un tel fond de tristesse en lui. Son destin a par contre touché la lectrice que je suis, qui a apprécié aussi la forme polyphonique adoptée par l’auteur. Il n’est pas nécessaire d’aimer le foot pour apprécier ce roman ! La rencontre a été très sympathique, à l’image d’Eduardo Berti (qui fait partie de l’Oulipo), une rencontre animée par des extraits du livre lus par des membres de l’association lilloise de lecture à haute voix La Bocca. Encore une chouette initiative de Au Temps Lire et une maison d’édition indépendante de la région lilloise !
Eduardo BERTI, eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui, Editions La Contre Allée, 2026
Reprenons notre voyage en lettre H avec le premier des trois grands classiques autrichiens : Joseph Haydn (1732-1809) S’il n’a pas inventé le genre de la symphonie, il lui a donné sa forme classique. Il en a composé 104 dont celle-ci, la numéro 94, surnommée La Surprise, où des effets sonores empêchent sans doute le public inattentif de s’endormir… Elle est ici interprétée par le chef Andris Nelsons et l’Orchestre du Festival de Lucerne.
Me revoilà après avoir fait faux bond à Philisine en mai. Avant des chansons aux notes d’été, j’ai vraiment très envie de réécouter avec vous La Parisienne de Marie-Paule Belle, une artiste que j’aime beaucoup. Allons voir ce que Philisine nous propose aujourd’hui.
Lorsque je suis arrivée dans la capitale J’aurais voulu devenir une femme fatale Mais je ne buvais pas, je ne me droguais pas Et je n’avais aucun complexe Je suis beaucoup trop normale, ça me vexe
Je ne suis pas parisienne Ça me gêne, ça me gêne Je ne suis pas dans le vent C’est navrant, c’est navrant Aucune bizarrerie Ça m’ennuie, ça m’ennuie Pas la moindre affectation Je ne suis pas dans le ton Je n’suis pas végétarienne Ça me gêne, ça me gêne
J’n’suis pas Karatéka Ça me met dans l’embarras Je ne suis pas cinéphile C’est débile, c’est débile Je ne suis pas M.L.F. Je sens qu’on m’en fait grief M’en fait grief, m’en fait grief
Bientôt j’ai fait connaissance d’un groupe d’amis Vivant en communauté dans le même lit Comm’ je ne buvais pas, je ne me droguais pas Et n’avais aucun complexe, Je crois qu’ils en sont restés tout perplexes
Je ne suis pas nymphomane On me blâme, on me blâme Je ne suis pas travesti
Ça me nuit, ça me nuit Je ne suis pas masochiste Ça existe, ça existe Pour réussir mon destin Je vais voir le médecin Je ne suis pas schizophrène Ça me gêne, ça me gène Je ne suis pas hystérique Ça s’complique, ça s’complique Oh dit le psychanalyste Que c’est triste, que c’est triste Je lui dis je désespère Je n’ai pas de goûts pervers De goûts pervers, de goûts pervers
Mais si, me dit le docteur en se rhabillant Après ce premier essai c’est encourageant Si vous ne buvez pas, vous ne vous droguez pas
Ça me nuit, ça me nuit Je ne suis pas masochiste Ça existe, ça existe Pour réussir mon destin Je vais voir le médecin Je ne suis pas schizophrène Ça me gêne, ça me gène Je ne suis pas hystérique Ça s’complique, ça s’complique Oh dit le psychanalyste Que c’est triste, que c’est triste Je lui dis je désespère Je n’ai pas de goûts pervers De goûts pervers, de goûts pervers
Mais si, me dit le docteur en se rhabillant Après ce premier essai c’est encourageant Si vous ne buvez pas, vous ne vous droguez pas
Et n’avez aucun complexe Vous avez une obsession : c’est le sexe
Depuis je suis à la mode Je me rôde, je me rôde Dans les lits de Saint-Germain C’est divin, c’est divin Je fais partie de l’élite Ça va vite, ça va vite Et je me donne avec joie Tout en faisant du yoga Je vois les films d’épouvante Je m’en vante, je m’en vante En serrant très fort la main Du voisin, du voisin Me sachant originale Je cavale, je cavale J’assume ma libido
Je vais draguer en vélo Maint’nant je suis parisienne J’me surmène, j’me surmène Et je connais la détresse Et le cafard et le stress Enfin à l’écologie J’m’initie, j’m’initie Et loin de la pollution, Je vais tondre mes moutons Et loin de la pollution, Je vais tondre mes moutons Et loin de la pollution, Je vais tondre mes moutons moutons, moutons, moutons
Paroles : Françoise Mallet-Joris et Michel Grisolia / Musique : Marie-Paule Belle
Cela fait un gros mois et demi que je n’ai publié de billets. Attaques de microbes, fatigue, manque total de motivation… J’essaye de revenir en parlant brièvement de quelques belles lectures de ces dernières semaines.
« Hiver 1920, Colombie-Britannique. Des traces dans la neige et la vision d’un étrange bipède ébranlent Aidan Fitzpatrick, le poussant à abandonner le séminaire. Devenu vétérinaire, le jeune homme achète un lopin de terre sur les lieux de son épiphanie, y construit une cabane et fonde une famille. Il n’aura de cesse de percer le mystère qui a bouleversé sa vie. Plus de quatre-vingts ans plus tard, Sandy, sa petite-fille désormais adulte, se lance sur la piste de l’insaisissable créature. Au fil d’une course-poursuite à l’issue incertaine, elle invoque les fantômes du passé : une enfance presque idyllique sous des cieux sauvages aux côtés de son érudit grand-père, une nature généreuse et omniprésente, un amour qui se scelle… »
Ce roman, que je qualifierais en partie de récit d’apprentissage alterne donc des chapitres où Sandy se lance sur la piste de « Charlie », la mystérieuse créature qui a changé la vie de son grand-père et des chapitres où elle revient sur son enfance et sa jeunesse auprès de ce grand-père qui l’a élevée après la mort accidentelle de sa mère et de Luke, un jeune voisin de leur cabane en forêt, compagnon de jeux et de découvertes dans la nature, qui sera lui aussi aimanté par les traces de Charlie. Nous sommes en Colombie britannique et le roman est clairement inspiré par la légende des Big Foot, ces géants moitié singes moitié humains, comme on peut le voir sur la couverture. Une belle immersion dans la nature, des relations humaines fortes entre un grand-père et sa petite-fille, entre voisins, entre amis d’enfance devenus amoureux, une quête lancinante, dangereuse parfois… Un très beau roman.
« J’ai survécu aux hivers, quand tout ce qui marche laisse des empreintes clairement visibles sur le sol ou le lac gelé, accueillant chaque année avec délices la fonte qui annonce le printemps, lorsque les eaux sont libérées de leur carcan, que les sapins de Douglas peignent joyeusement leurs ongles de rose et que les merlebleus azurés viennent se percher en haut des arbres, les mâles splendides dans leur plumage saisissant. »
Sarah Louise BUTLER, Toutes les créatures, traduit de l’anglais (Canada) par Charlène Busalli, Le Livre de poche, 2026 (Phébus, 2025)
Le narrateur de ce court roman est un Français qui vit au Japon et découvre, bien caché, un joli jardin qui appartient à madame Oda, vieille dame qui accueille l’étranger chez elle et l’introduit à son univers créatif au coeur de ce jardin. Elle lui ouvre également les portes d’un vieil ami photographe, très doué, qui n’a jamais voulu se faire professionnel, par indépendance d’esprit. Madame Oda laisse son jardin vivre et n’intervient pas beaucoup, elle préfère se laisser toucher par la beauté, privilégier la rencontre de à travers les sens. Chaque année, elle organise des réunions où des amis se laissent inspirer par les plantes du jardin et créent des tableaux d’herbes éphémères. Une belle rencontre, originale, pour un court roman très poétique dans ce jardin d’herbes.
« Les yeux fermés, je suis au contact immédiat des lointains. Le plumeau d’une herbe de la pampa effleure mon avant-bras et le monde entier devient accessible. Le bruit de la tasse de Madame Oda, reposée contre le bois du plateau, me fait ouvrir les yeux. Aussitôt, je retrouve la présence réduite du jardin. Je me tiens debout entre les ombres et les écailles du soleil, la lumière flèche l’air et flotte sur le sentier et sur moi. La brise fait s’agiter doucement les arbres, les arbrisseaux et les herbes autour. Un oiseau s’échappe du feuillage, il pousse un cri. Sur l’instant j’imagine qu’il s’adresse à moi qui viens d’entrevoir ce que lui connaît bien ; son cri est un salut. »
Benoît REISS, Mains d’herbes Histoires d’un jardin japonais, Esperluète, 2019 (une lecture de plus pour mon thème « Jardins »)
« En URSS, en 1986. Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins. Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture, et tente de faire oublier son passé de dissidente. Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s’étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé. Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières de l’aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante. Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer. La vie de ces quatre personnages va changer. Le monde ne sera plus jamais le même… »
J’ai sorti ce livre de ma vieille PAL pour le triste anniversaire des quarante ans de l’explosion de la centrale de Tchernobyl et j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman qui tisse la vie de quelques personnages, dont on comprendra au fil de la lecture les liens qui les unissent. Grigori, un chirurgien compétent et apprécié, que l’on vient « requérir » pour faire partie d’un groupe d’experts face à la catastrophe de Tchernobyl, dont il ne faut pas rappeler combien les autorités soviétiques l’ont minimisée, étouffée, et Grigori va tenter d’informer sur les risques réels liés aux radiations, au prix de sa carrière. Maria est une ancienne journaliste dissidente, qui a osé écrire sur le mouvement Solidarnosc en Pologne et tente maintenant d’être une citoyenne exemplaire dans une usine des environs de Moscou. Son neveu Evgueni est un jeune pianiste prodige mais un enfant harcelé par ses camarades. Dans les environs de Tchernobyl, un jeune paysan, Artiom, subit avec sa famille l’évacuation de la zone irradiée et les conséquences sanitaires de la catastrophe. J’ai été sidérée par l’opacité du régime soviétique et son mépris de la vie humaine et très touchée par le destin de Grigori et de Maria, entre autres. Coup de coeur pour ce premier roman d’un auteur irlandais.
« Par miracle ils [les technicienss de la centrale] retrouvent le manuel des opérations, humide mais utilisable. Arrivent à la bonne section. La section existe donc. Oreilles vrillées par l’alarme. Yeux larmoyants. La section. Les pages feuilletées. Un titre : « Procédure d’opération en cas de fusion du réacteur ». Un bloc noirci à l’encre, sur deux pages, cinq pages, huit pages. Tout le texte a été effacé, les paragraphes masqués sous d’épaisses lignes noires. Pareil évènement ne peut pas être toléré, ne peut être envisagé, on ne peut pas plus prévoir une telle chose qu’elle ne peut se produire. Le système ne dysfonctionnera pas, le système ne peut dysfonctionner, le système est la glorieuse patrie. »
Darragh McKEON, Tout ce qui est soluble se dissout dans l’air, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, Belfond, 2015
Après le roman de Darragh McKeon, j’ai aussi un autre dinosaure de ma PAL, dont j’ai vu la belle adaptation au cinéma avec André Dussolier. En fait, le film n’adapte que la première partie du roman, celle où Olga, une urologue est réquisitionnée par Staline pour bénéficier de ses mains magnétiques, guérisseuses, et assiste aux monologues glaçants et aux manipulations du dictateur. Le film n’a pas du tout la même fin que dans le roman. On suivra aussi l’amitié de deux officiers qui assistent à la fin de l’URSS en espérant sauver leur peau et testent un certain Plotov dans les services secrets. Des années plus tard, dans une petite ville près de la mer de Barentz, on retrouve Pavel, le fils d’Olga, prof d’histoire mis à la retraite, qui reçoit enfin des indemnités de l’état russe pour la mort de son fils Vania dans un sous-marin nucléaire échoué à cause de l’explosion d’une torpille. Le roman est inspiré du naufrage du sous-marin Koursk, dont le sauvetage des survivants a lamentablement échoué, par manque d’entretien, de compétences, par la gestion autocentrée de Vladimir Poutine (dans lequel on reconnaît clairement le fameux Plotov). Ici aussi, on constate les effets délétères de la corruption, du manque de considération humaine du régime soviétique et de ses successeurs. Même si certains passages m’ont paru ennuyeux, ce roman est passionnant par ses aller-retours dans le passé, qui apportent petit à petit une clé d’explication sur le naufrage du sous-marin et le sort des différents personnages, avant une fin… qui explique le titre. J’ai beaucoup aimé aussi l’ironie un peu froide qui se dégage du texte. Une bonne lecture !
Marc DUGAIN, Une exécution ordinaire, Folio, 2008 (Gallimard, 2007)
Présentation de l’éditeur : « Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s’est inquiétée durant toute sa grossesse. Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s’éteindre à la même date qu’Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement. Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s’expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie. »
Ce livre, c’était mon abonnement d’avril chez Au Temps Lire, un premier roman plein de vent, le vent sauvage des îles Féroé, et de douleur, la douleur d’un jeune couple ou plutôt, chacun avec des sentiments bien marqués, celle d’un jeune père et d’une jeune mère qui accueillent leur premier enfant, une petite fille chétive qui ne se développe pas du tout normalement et dont on comprend que son espérance de vie est très limitée. Et c’est l’amour inconditionnel de Jonas pour cette petite Anna, l’amour fragile et la culpabilité d’Olga pour son bébé, une histoire qui résonne des années plus tard pendant les derniers jours de Jonas et encore plus tard dans les pas d’un Etranger qui revient régulièrement dans l’île de Gjogv en « vacances » et en arpente les falaises. Cet Etranger ressemble sans doute fort à l’auteur, qui nous offre un premier roman envoûtant, une histoire très triste pourtant sublimée dans les paysages et le vent des Féroé, une narration qui donne la parole à des objets, notamment le seuil de la maison, une écriture délicate. Bref, un nouvel auteur à suivre !
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d’un foyer, le calme d’une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l’amour, le frôlement du long manteau brun d’une douce sorcière un soir d’été, les semelles d’un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l’on regagne un chez soi où quelqu’un manque déjà, une maison où l’on ne sera plus jamais à trois comme on l’avait tant rêvé. Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d’un foyer à jamais fracturé. »
Aurélien GAUTHERIE, L’enfant du vent des Féroé, Noir sur blanc / Notabilia, 2026