Quelque chose refuse de fondre
L’invitation est arrivée il y a trois semaines, affranchie à l’excès. En pensant à ces timbres, dont le poids avait justement dû alourdir les frais de port, j’ai d’abord ressenti une bouffée d’espoir : il reste donc des choses qui rendent possibles d’autres choses et vice versa.
Depuis, l’enveloppe attendait, coincée entre un missel gondolé et un pot de confiture que ma fille avait décoré d’un autocollant de chat hilare. Une semaine de séminaire d’écriture au fin fond de la montagne. On promettait le silence, des ateliers, des lectures au pied d’un sapin centenaire. On oubliait juste de préciser qu’il fallait aussi une solide tolérance envers ses semblables – et envers soi-même.
Je partis tout de même, mes bottes sous le bras, la tête pleine de phrases qui n’avaient pas encore trouvé leur place.
À l’arrivée, la gardienne me remit une vieille clé en fer.
« Votre chalet. L’horloge s’arrête parfois. Ne la remontez pas. Elle préfère réfléchir. »
L’endroit avait cette logique des refuges où les objets semblent avoir élu domicile avant les habitants. Sur la table, un pot de confiture de myrtilles, un missel, une toupie de bois. Trois objets. Trois questions.
Je n’étais pas seul.

Dehors, près du ruisseau, un traîneau chargé de cadeaux était immobilisé. Et à côté, bras croisés, regard noir, se tenait le Bonhomme de neige : grognon par principe, généreux malgré lui, celui qui finit toujours par faire le bien avec l’air de considérer que c’est une regrettable erreur de calcul.
Son chapeau croulait sous la neige. Sa carotte pointait vers l’horizon comme un capitaine de navire qui aurait raté sa vocation.
« C’est ici, le stage où les humains viennent chercher l’inspiration ? » grommela-t-il.
Je répondis que oui.
« Quelle idée. Ils pourraient commencer par chercher leurs lunettes. »
Il avait ce ton que seuls savent prendre ceux qui prétendent détester tout le monde. Chez eux, la tendresse emprunte toujours le chemin du détour.
Les hommes aussi, d’ailleurs – mais ils ont inventé les réunions Zoom pour brouiller les pistes.
Un chat gris surgit, sauta dans le traîneau et renversa le pot de confiture.
Le Bonhomme soupira, un soupir de glacier qui se fissure.
Puis, avec une délicatesse inattendue, il nettoya la tache violette, remit le missel à l’abri, relança la toupie du bout d’une branche.
Elle tourna, vacilla, se redressa.
« Tu vois… Les histoires ressemblent à ça. Elles tournent, elles se perdent, elles reviennent. C’est agaçant. »
Toute la semaine, il fit semblant de râler contre les écrivains, contre les promenades, contre le soleil qui menaçait sa respectable constitution de neige.
Pourtant, chaque matin, le chemin était déblayé avant notre réveil, le poêle rempli de bois, et un nouveau pot de confiture attendait devant chaque porte.
Le soir, tandis que le ruisseau parlait plus bas que nous, je retrouvais sans les chercher ces mots qui m’avaient un jour traversé :
« Hé, Bonhomme de neige, ton foutu caractère… »
Ils ne lui appartenaient déjà plus tout à fait. Ils parlaient aussi de ce père que je devenais :
celui dont la fille s’endort dans le souffle de la prose,
celui qui rêve d’un monde où les histoires tournent comme des toupies,
sans jamais tomber tout à fait.
Le dernier jour, lorsque je repris la vieille clé pour la rendre à la gardienne, je me retournai.
Le traîneau s’éloignait déjà entre les sapins.
Le Bonhomme ne salua pas.
Il leva simplement un bras, sans se retourner.
Il y a des êtres qui ne savent dire « prenez soin de vous » qu’en faisant semblant d’être de mauvaise humeur.
Longtemps après leur départ, quelque chose refuse encore de fondre.
PL
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Écriture Créative : Proposition 279 – Brassage d’été
Voici un mélange de plusieurs contraintes pour un seul et même texte que vous écrirez :
Contexte : votre personnage reçoit une invitation pour un séminaire d’écriture d’une semaine au fin fond de la montagne.
Eléments d’intrigue à ajouter : un pot de confiture, un missel, une toupie.
Cinq mots à utiliser obligatoirement : sapin – bottes – clé – horloge – chat
Votre texte commencera par : « L’invitation est arrivée il y a trois semaines, affranchie à l’excès. En pensant à ces timbres, dont le poids avait justement dû alourdir les frais de port, j’ai d’abord ressenti une bouffée d’espoir: il reste donc des choses qui rendent possibles d’autres choses et vice versa. » (incipit de « Débâcle », Lize Spit)
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