[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Wiesław Myśliwski – L’Horizon

Je continue de célébrer quinze années de Passage à l’Est ! en puisant dans mes archives pour en ressortir quelques-uns des livres et/ou des billets les plus marquants (parmi les 275 et quelques livres présentés).

Après Bołeslaw Prus, Zofia Nałkowska, Witold Gombrowicz, et Stefan Chwin, je continue, aussi, cette série avec un titre puisé parmi les œuvres polonaises traduites en français et présentées sur ce blog : aujourd’hui, L’Horizon, de Wiesław Myśliwski. C’est l’un des livres qui me fait penser que la littérature polonaise est vraiment d’une grande richesse, et probablement ma préférée de toutes celles qui font l’objet de ce blog. Je cite ici l’introduction de mon billet d’il y a quatre ans : « Publié il y a déjà plus de 25 ans, L’Horizon est un long et magnifique roman sur la vie, sur l’enfance, sur le royaume individuel de la mémoire et sur la possibilité de sa transmission. C’est aussi, de la part de son auteur Wiesław Myśliwski, une formidable leçon d’écriture, épousant les fluctuations de la mémoire et de l’imagination tout en se jouant des contraintes de la chronologie ». Le reste du billet, auquel je n’ai rien changé, est à retrouver sur ce lien.


Je n’ai compris qu’à la mort de l’oncle Władek que je n’avais jamais vraiment quitté cet endroit. Leurs tombes à tous m’indiquaient en fait ma place dans le monde. Peut-être même qu’ici se trouvait le centre de mon horizon, car nulle part ailleurs je n’éprouve cette douleur déchirante qu’avec eux, c’est aussi moi qui meurs un peu, et pas seulement le monde qui m’entoure. Je le ressens de façon si banale, si évidente, que cette douleur devient un émerveillement, comme si je touchais à l’extraordinaire mystère de la beauté.

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Publié il y a déjà plus de 25 ans, L’Horizon est un long et magnifique roman sur la vie, sur l’enfance, sur le royaume individuel de la mémoire et sur la possibilité de sa transmission. C’est aussi, de la part de son auteur Wiesław Myśliwski, une formidable leçon d’écriture, épousant les fluctuations de la mémoire et de l’imagination tout en se jouant des contraintes de la chronologie.

De Myśliwski, je n’avais lu jusqu’ici que son Kamień na kamieniu (1984 ; dans la traduction anglaise de Bill Johnston chez Archipelago Press : Stone upon Stone), et donc pas encore L’art d’écosser les haricots (2006, paru en français chez Actes Sud dans la traduction de Margot Carlier en 2010), qui avait été si bien reçu en France, et donc pas non plus La dernière partie, son autre roman disponible en français (Actes Sud, 2016). J’avais beaucoup aimé Stone upon Stone, pour la merveilleuse oralité du roman et pour le portrait qu’il fait d’une Pologne rurale du XXe siècle. De ce roman, un épisode du quotidien m’était resté en mémoire : celui où le narrateur évoque la dernière miche de pain de la maisonnée, la miche asséchée qui fait saliver les enfants mais qui, conservée sur une poutre hors de portée des petites mains, doit servir à bénir les champs où sera semé le nouveau blé. C’est tout un drame du quotidien, et un rituel de la vie rurale, qui se déroule autour de cette miche.

Dans L’Horizon, un chapitre en particulier m’est, plusieurs mois après ma lecture, resté à l’esprit et c’est aussi à un objet du quotidien que le narrateur-auteur consacre ce chapitre, intitulé « A la recherche de la chaussure perdue » (je ne suis d’ailleurs pas la seule à m’être attardée sur ce chapitre). Si je m’en souviens si bien, c’est entre autres raisons parce que c’est lui qui m’a fait penser à quel point les objets de la vie courante, et en particulier les vêtements, sont importants dans ce livre : les vêtements qu’on a, mais surtout ceux qu’on n’a pas, ou plus. C’est comme si, dans le roman, ils jouaient le rôle de crochets auxquels le narrateur peut accrocher ses souvenirs du monde lointain de son enfance. Ils soulignent aussi que le roman se déroule dans une famille et à une époque où certains objets de la vie normale ont été accessibles mais ne le sont plus, et où il ne reste plus qu’à s’accrocher au rêve d’y avoir accès à nouveau plus tard. Par-delà l’expression d’une perte de statut social, ces vêtements, si discrètement tissés dans la texture du roman, sont aussi l’expression des stratégies de survie mentale des parents, que ce soit pour se bercer de l’illusion que le père guérira et retrouvera un bon emploi, ou que ce soit celle qu’à la période de guerre durant laquelle se déroule une bonne partie du roman prendra fin et que la vie pourra alors reprendre son cours avec les mêmes repères qu’auparavant.

Au moment de la perte de la chaussure, qui occupe donc une bonne partie d’un long chapitre, la famille – la mère, le père, et Piotr, le fils et personnage central (qui, plus tard en tant qu’adulte, occupe aussi le rôle de narrateur) – est en effet en quête d’un endroit sûr pour se loger, le refuge temporaire chez les grands-parents maternels ayant dû être abandonné face à l’avancée du front. Occupants allemands d’un côté, armée soviétique de l’autre – les deux groupes d’étrangers sont bien là dans le roman, à coups de bourgmestres inquiétants, de ligne de front qui avance et qui recule, et de cheptels de vaches en route vers l’Est. Mais bien que les souvenirs de Piotr coïncident en grande partie avec les années de la Seconde Guerre mondiale, la guerre en elle-même n’est pas le sujet du roman.

Piotr, qui n’a qu’une dizaine d’années à ce moment-là, n’évoque pas vraiment – à travers les souvenirs de l’homme qu’il est devenu plus tard – leur vie d’avant la guerre, mais c’est peut-être aussi parce que tout le roman commence avec une photo prise lorsque la famille s’est déjà réfugiée à la campagne : bien des années plus tard, le narrateur décrit son père, ce « petit homme maigrichon (…) avec ses yeux exorbités, son pardessus en gabardine trop ample, écrasé sous un chapeau trop grand pour lui » et qui l’accompagne, lui l’enfant « vêtu d’un habit de marin bleu foncé, culotte courte et casquette blanche sur la tête, socquettes et sandales aux pieds ».

Nous nous tenons par la main, le regard fixé dans le lointain. Mon père a les yeux écarquillés, moi je les plisse à cause du soleil. Ce sont bien ses yeux qui paraissent les plus nets sur la photographie, ils sont les seuls à s’extraire de la grise monotonie. Comme si toute la lumière du soleil s’y était concentrée, leur redonnant leur véritable couleur – pas aux feuilles ni au ciel, non, mais aux yeux écarquillés de mon père.

Ce prologue, au cours duquel le narrateur contemple cette photo, est d’emblée un exemple fascinant de la manière qu’a Myśliwski d’écrire les méandres et les limites de la mémoire, de laisser s’entremêler les différentes temporalités, et de faire revivre ceux et celles qui ne sont pas présents sur la photo. Dans cette première page du texte, un premier paragraphe décrit la photo, un deuxième émet une supposition sur les circonstances dans lesquelles a été prise la photo, et le troisième nous plonge déjà dans l’atmosphère familiale que la photo n’a pas captée, comme si les décennies écoulées entre la contemplation de la photo et cet hypothétique dimanche où elle a été prise avaient été balayées d’un revers de la main. Dès ce troisième paragraphe, nous sommes sortis, avec le narrateur, du domaine du souvenir d’un dimanche précis pour entrer dans celui de cet hypothétique dimanche, fait de la somme de tous les dimanches vécus ou imaginés, et de toutes les discussions imaginées ou entendues, dans cette ferme familiale.

Tout le roman est ainsi construit, un souvenir en appelant un autre, une voix en remplaçant une autre, au sein d’un cadre temporel (la guerre et l’immédiat après-guerre, c’est-à-dire l’enfance et l’adolescence de Piotr) dont le narrateur s’échappe rarement pour évoquer, si brièvement, des passages de sa vie d’ensuite.

A l’époque, j’ignorais encore tout d’Icare, mais lorsque je regardais depuis le sommet de la colline la plaine qui s’étendait en contrebas, j’avais une envie folle de déployer les bras, de les battre dans l’air et de prendre mon envol, haut, de plus en plus haut, de tracer un ou deux cercles au-dessus des maisons, avant de me laisser planer jusqu’aux montagnes de Poivre pour me poser sur leur versant bombé, ou bien sur l’une des arches arc-boutées du pont ferroviaire tout proche. Ou bien encore de survoler la Vistule, de suivre son cours jusqu’à sa source, jusqu’à l’épuisement.

Dans sa traduction française, L’Horizon fait 560 pages et il serait impossible – et de toute manière peu désirable – d’évoquer tous les personnages, les menus événements, et les lieux qui font la beauté tendre et nostalgique de cette reconstruction d’une enfance lointaine. Après tout, c’est tout un monde que recrée le narrateur lorsqu’il se souvient de son enfance, ou plutôt deux mondes : celui d’abord de la campagne, du chien Kruczek, des oncles et tantes rassemblés dans cette ferme, et des autres personnes – le bourgmestre, le Gefreiter photographe, le soldat Ivan, Shmoul et sa fille Sulka – qui gravitent autour de la ferme. Le deuxième est celui du quartier aux Sternes, dans lequel la famille emménage grâce aux demoiselles Poncki – « Ewelina, ou bien Roza » – dont l’amour du tango et les tasses de cacao illuminent les pages du roman.

Entre la campagne et la ville, il y a cette marche au cours de laquelle le narrateur a perdu sa chaussure, un épisode qui pourrait paraître si anodin mais qui est lui aussi illustrateur de l’ossature discrète et travaillée du roman. Ainsi la chaussure apparait-elle d’abord au moins une centaine de pages avant ce fameux chapitre, et on lit déjà à ce moment-là (sans savoir l’importance qu’elle prendra plus tard) qu’elle a été perdue. Dans ce passage, le narrateur décrit la visite qu’il fait avec sa mère chez l’instituteur, lorsqu’ils sont déjà dans le quartier aux Sternes : « lors de notre visite chez l’instituteur, ma mère se montra très incommodée de ses mains », écrit-il, car « il lui manquait justement le sac et les gants en cuir noir, qu’elle avait l’habitude de porter avec son tailleur gris ». Les gants avaient simplement été perdus durant les tourbillons de la guerre ; quant au sac, ajoute-t-il, un cordonnier s’en était servi pour fabriquer une chaussure pour Piotr. Pourquoi il avait fallu fabriquer une seule chaussure, et qu’était-il arrivé à l’ancienne – le narrateur éclaircit ce non-mystère dans la phrase suivante, très factuelle, avant de revenir à la visite chez l’instituteur.

La mention suivante de la chaussure donne lieu à un type de scène qui revient à plusieurs reprises au cours du roman, celui du tableau de famille : c’est une scène extraordinairement vivante, presque comparable à un tableau biblique, si ce n’est qu’au lieu de célébrer un nouveau-né posé sur la paille d’une étable et baignant dans une lumière douce et chaude, c’est une chaussure qui est posée au centre du tableau. On y voit les membres de la famille de la ferme qui chacun à leur tour regardent, palpent, tournent et retournent la chaussure de remplacement apportée par le cordonnier, afin de décider s’il s’agit, ou non, d’une copie exacte de la chaussure restante. Ce n’est qu’au chapitre suivant, à rebours du temps, qu’arrive le récit de cette journée qui est d’abord celle d’un exode, devient celui d’une chaussure perdue et finit par être le portrait d’une femme, la mère de Piotr, tiraillée entre la mémoire d’un passé perdu et la nécessité d’aller de l’avant pour faire face aux responsabilités de la vie quotidienne.

J’ai fini par me dire que la chaussure n’était qu’un prétexte. Au fond, il s’agissait de tout autre chose, c’était juste un moyen que ma mère avait trouvé pour évacuer un peu de cette douleur qui la submergeait. Mais je n’ai jamais vraiment compris pourquoi elle s’était focalisée sur cette chaussure.

Elle m’avait reproché cette chaussure jusqu’à la fin de sa vie. De même qu’elle avait reproché à mon père de la laisser seule. Elle considérait sa mort non pas comme une chose inéluctable, mais comme une trahison, un acte délibéré qu’il avait fomenté en secret, sans la tenir au courant.

Dans ce roman consacré à ce qui fait l’horizon d’une vie, le père, homme très diminué par la maladie, obligé de cacher son passé d’officier de l’armée polonaise, apparait plutôt en arrière-plan dans les souvenirs de Piotr. Sa longue maladie, distillée tout au long du roman, est cependant l’occasion de très beaux passages sur la création – et la transmission – de la mémoire, notamment autour de l’escalier qui, du quartier aux Sternes, brave la raideur de la pente qui mène vers le centre de la ville. Enfant, Piotr l’empreinte à contrecœur pour monter avec son père chez le médecin : dans l’esprit du narrateur, cet escalier est étroitement associé aux récits de batailles mythiques que lui fait son père à mesure qu’ils s’élèvent au-dessus de la plaine, et qui resteront parmi ses plus forts souvenirs d’un homme qu’il a à peine connu. Bien des années plus tard, lorsque ce quartier insalubre est déjà en train d’être démoli, c’est avec son propre fils que Piotr redescend cet escalier et qu’il s’abandonne au silence de ses souvenirs, rythmé par les secousses de la roche brisée par les engins de chantier, dans un tremblement qui « enfermait les derniers échos des batailles qui s’étaient déroulées sur cette plaine ». Descendant l’escalier, « le seul vestige qui avait pu être épargné », il effleure la rampe « devenue bien lisse. Avec toutes ces mains qui la tenaient ! »

Pourtant, peu de gens vivaient dans le quartier aux Sternes. On pourrait même s’imaginer une chaîne de mains glissant sur cette rampe, avec aussi les miennes, celles de tes grands-parents et des demoiselles Poncki.

C’est avec une vieille photo, « épuisée par le poids de la mémoire » d’un homme aux yeux « toujours tristes » et de son fils « ébloui par le soleil » que débute la longue méditation qui fait cet Horizon. C’est aussi avec une photo, celle – peut-être plus imaginée que réelle– d’un père, Piotr, avec son jeune fils au bord de la plage, que se clôt le roman. Le temps passé entre ces deux photos, et celui qui court ensuite jusqu’au point de vue encore plus tardif du narrateur, est celui d’une vie somme toute assez ordinaire pour son temps. L’évocation de ce passé, et des gens qui le peuplent, contraste tout de même avec cette absence que le narrateur effleure sans jamais vraiment s’y attarder, celle d’Anna. Les mots, si nombreux par ailleurs et si prêts à faire revivre tel ou tel souvenir, se font plus rares, et les évocations plus fugaces, lorsqu’il s’agit de la jeune fille dont il tombe amoureux et qu’il épouse, mais dont la mort est annoncée presque dans le même temps que l’est la venue de leur fils.

Malgré cela, et malgré l’impression que l’histoire d’Anna fait partie des souvenirs que le narrateur ne saura pas transmettre à son fils, c’est plutôt un sentiment d’apaisement qui règne sur ce roman envoûtant, méditatif, aussi superbement écrit qu’il est traduit par Margot Carlier.  

A l’occasion de la parution de cette traduction, celle-ci avait évoqué « l’émotion ressentie à la lecture de ce merveilleux roman » ainsi que les dix années qu’il lui avait fallu pour trouver un éditeur. Le roman est finalement sorti chez Actes Sud en octobre dernier, quelques mois avant le 90e anniversaire de Myśliwski. 25 ans auparavant, en 1996, la parution en Pologne de L’Horizon avait valu à son auteur de recevoir le prix littéraire Nike, le plus prestigieux prix littéraire polonais. Dix ans après cette publication, celle de Traktat o łuskaniu fasoli / L’art d’écosser les haricots faisait de lui le premier écrivain à être par deux fois lauréat du prix Nike.

Encore une dizaine d’années plus tard, lors de la parution de Księgi Jakubowe / Les livres de Jacób, Olga Tokarczuk recevait à son tour pour la deuxième fois ce prix littéraire, après une première récompense obtenue lors de sa publication de Bieguni / Les pérégrins en 2008.

Avec cette chronique de L’Horizon, je mets fin à ce petit voyage à travers la littérature polonaise dans lequel je m’étais embarquée début octobre avec, justement, une chronique de Les pérégrins et qui m’a ensuite emmenée ici, puis , et enfin . Je continue également ma contribution à l’initiative « Voisins voisines », qui vise à faire découvrir la littérature européenne contemporaine.

Wiesław Myśliwski, L’Horizon (Widnokrąg, 1996). Traduit du polonais par Margot Carlier. Actes Sud, 2021.

Un petit ajout à ma chronique : L’Horizon, c’est aussi l’un de ces romans qui mentionnent Les gars de la rue Paul ! « On n’arrivait plus à le consoler, tellement il pleurait », dit la mère de Piotr à propos de son fils lisant ce roman. Pourquoi est-ce que je mentionne Les gars de la rue Paul ? J’explique dans cette chronique ce qu’est ce classique hongrois de la littérature jeunesse du début du XXe siècle.


[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Jaan Kross – Le fou du Tzar

Je continue de célébrer quinze années de Passage à l’Est ! en puisant dans mes archives pour en ressortir quelques-uns des livres et/ou des billets les plus marquants (parmi les 275 et quelques livres présentés).

Je ne me souviens plus quand j’ai lu Jaan Kross – commençant par son titre le plus connu en français, Le fou du tzar – pour la première fois, mais il est certain qu’il est complètement associé dans mon esprit avec l’été : à tel point, d’ailleurs, que je l’avais inclus dans une série estivale sur les romans historiques, il y a six ans déjà. Par la suite, profitant de quelques pauses estivales, j’ai suivi à pied, en train, en vélo, et en imagination les héros d’autres livres de Kross tels que Le départ du professeur Martens et La vue retrouvée, livres qui mériteraient d’être présentés ici afin – qui sait – d’avoir une chance d’être inclus dans une nouvelle rétrospective dans 15 ans.

Je n’ai rien changé à mon billet original sur Le fou du tzar, à retrouver sur ce lien.


Voici le troisième et dernier épisode de ma série d’été sur les romans historiques d’Europe centrale et de l’Est. L’excellent Katarina, le paon et le jésuite nous a fait traverser l’Europe centrale du XVIIIe siècle. Felix Austria nous a emmenés dans la Galicie de l’année 1900, et j’étais moins enthousiaste.

Avec Le fou du Tzar, c’est dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’Estonie, au début du XIXe siècle, que je vous propose de m’accompagner. J’avais décrit le roman historique comme une « lecture plaisir » : ce roman en est une excellente illustration. Lire la suite »


[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Witold Gombrowicz – Cosmos

Le mois dernier, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).

Voilà déjà le quatrième titre polonais que je présente parmi ces quinze billets d’anniversaire, et il y en aura au moins un autre. J’ai déjà établi que le billet moyen sur ce blog est « un peu trop long, écrit trop petit, sur un livre quasi introuvable », et que chacun des livres présentés ici mériterait une relecture, voici donc une troisième conclusion : j’apprécie la littérature qui nous arrive du polonais (via le travail de ses traducteurs et traductrices). Un autre trio de remarques pour conclure cette introduction : Cosmos parait peu ou prou au moment du retour de son auteur en Europe (de l’Ouest) après presqu’un quart de siècle en Argentine ; j’ai choisi de présenter ce roman en ces temps de canicule parce que je me suis soudainement rappelé que, dans les premières pages, le narrateur marche sous la chaleur écrasante d’un été du sud de la Pologne ; et parce que j’avais été enthousiasmée par l’absurdité de l’histoire et de la langue sur laquelle elle repose.

Je n’ai rien changé au billet original, à retrouver sur ce lien.


ImageD’emblée, Cosmos donne le ton, une grande phrase transmettant en instantané une succession d’odeurs, d’impressions, et de ruminations. Le narrateur, qui nous promet une aventure « étonnante », marche sous la chaleur écrasante d’un été du sud de la Pologne, cherchant une chambre dans une pension du village afin d’y passer quelques vacances au calme et de réviser ses examens.

« Les chaussettes, le sable, la route, la chaleur, je regarde, terre et sable, des caillous étincellent, une-deux, une-deux, les chaussettes, les talons, la sueur, les yeux clignotent, j’ai mal dormi dans le train, et toujours cette marche au ras du sol, écrasée, accablée. »

Un moineau pendu et deux bouches féminines plus tard, le narrateur et une vieille connaissance se retrouvent en pleine nuit, « deux conspirateurs accompagnés d’une grenouille et suivant la ligne du timon » en quête d’un mystère qui n’existe probablement pas. Au cours des soirées paisibles autour de la table familiale de la pension, le narrateur et son comparse arrachent à leur banalité des détails anodins pour en faire des indices vers une réalité autre, insoupconnée, incroyable et, au final, tout aussi insignifiante que les détails qui l’ont générée.

Dans le quasi huis-clos de la maison et du jardin, le jeune narrateur désoeuvré observe son entourage et laisse ses pensées divaguer au gré des objets qui entrent dans son champ de vision. La main de la jeune fille de maison posée sur la table s’ajoute à l’image de la théière, la bouche accidentée de la domestique jouxte les boules de pain que le père bienveillant s’obstine à faconner, la pensée dérive vers les taches du plafond dans lesquelles le narrateur voit le signe d’une flèche. Rien d’extraordinaire, et pourtant les taches, plutot que la théière, semblent prendre une importance disproportionnée, changeant le cours de ses pensées, le poussant à agir d’une manière plutôt que d’une autre. Suivre la direction de la flèche créée par les taches et trouver un morceau de bois pendu à un fil, c’est comme authentifier à postériori le choix de laisser un objet plutôt qu’un autre marquer l’inconscient, et « créer le réel en agissant » puisque le morceau de bois, à son tour, donne une nouvelle impulsion au cours des pensées du narrateur. Du moineau au morceau de bois, il faudra encore un chat, un homme, et bien des boules de pain avant de finir tout aussi perplexe qu’au début.

Cosmos est, comme l’écrit Gombrowicz dans les extraits de son journal retranscrits au début du livre, « un roman sur la formation de la réalité » et de ce fait une sorte de roman policier. Un roman policier à double titre : d’une part le narrateur se construit une énigme nourrie de hasards (le récit « est » la construction de l’énigme), d’autre part l’auteur, qui est aussi le narrateur et vice-versa, semble poser constamment la question – qu’est-ce qui vaut la peine d’être raconté parmi tous les éléments qui remplissent l’espace autour de chacun de nous ?

« Je ne sais pas si c’est bien une histoire », dit-il, notant, comme en résumé du livre : « nos actions sont d’abord inconsistantes et capricieuses, comme des criquets, et c’est tout doucement, au fur et à mesure qu’on y revient, qu’elles revêtent un charactère conclusif, elles saisissent comme avec des tenailles, elles ne lâchent plus – donc que peut-on savoir ? ».

Il ne faut pas espérer obtenir le fin mot de l’histoire, qui semble presque atteindre un point culminant avant de dévier et de se terminer en queue de poisson. Un livre absurde donc, mais dont j’ai apprécié la belle écriture, quasi monologique et teintée de touches humoresques, et surtout l’entrelacement entre l’histoire d’un jeune homme en vacances et la réflexion sur l’appréhension du réel et sur l’écriture.

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Né en 1904 au sud de la Pologne, Gombrowicz étudie le droit mais préfère se consacrer à l’écriture. Au cours d’une vie qui le mène en Argentine (il choisit l’exil en 1939) puis en France (où il meurt en 1969), il publie romans, nouvelles et pièces de théâtre. Son Journal est aussi publié. En 1937 son premier roman, Ferdydurke, le projette sur la scène littéraire polonaise mais ses œuvres suivantes – Trans-Atlantique, Bakakai (une réédition complétée de ses nouvelles) ou La Pornographie – sont censurées par le régime d’après-guerre en Pologne. Une brêve période en 1957-1958, pendant laquelle la censure est levée, permet la réédition en Pologne de Ferdydurke, dont le succès lui gagne une plus grande reconnaissance en Europe de l’Ouest. Il obtient le Prix International de Littérature en 1967 avec Cosmos.

Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos, 1965), trad. du polonais par Georges Sedir. Denoël, 1966.

Avec Cosmos, j’inaugure ma participation à l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Stefan Chwin – Hanemann

Le mois dernier, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).

Après Les Impatients de Zofia Nałkowska, je reste en Pologne avec Hanemann, de Stefan Chwin ; le passage d’un livre à un autre est d’autant plus évident pour moi que Chwin a signé la postface des Impatients. Outre le souvenir de ma lecture, c’est en partie ce lien « évident » entre deux auteurs polonais qu’on considère probablement comme « obscurs » en France qui m’a donné envie d’inclure le roman de Chwin dans cette série anniversaire ; c’est aussi parce qu’il est dans mon parcours de lecture un des premiers exemples d’une tendance que j’apprécie dans la littérature polonaise, c’est-à-dire le rapport au lieu. Ici, le lieu est une ville qui est Gdańsk mais qui était peu auparavant Danzig. Je pourrais refaire un lien avec Nałkowska (le personnage principal de Chwin est affilié au même Institut d’Anatomie que celui qui donne son cadre au premier récit du recueil Médaillons publié par Nalkowska après la guerre) mais juste pour le plaisir de le citer je vais plutôt terminer avec un autre lien, vers un autre auteur polonais d’après-guerre, aujourd’hui décédé mais dont l’œuvre était elle aussi centrée sur Danzig/Gdańsk, Paweł Huelle, dont j’aurais tout aussi bien pu inclure le roman Weiser David.

Le sujet du billet d’aujourd’hui reste Hanemann, et je n’ai rien changé au billet original (2014), à retrouver sur ce lien.


LivreL’année dernière, à la faveur d’un voyage en Pologne, j’avais découvert à la fois Gdansk et deux des écrivains natifs de cette ville baltique, Pawel Huelle et Günter Grass. Dorénavant c’est au tour de Stefan Chwin de me faire penser que cette belle ville au passé bouleversé a décidément l’art d’inspirer des romans beaux et déroutants.

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Hanemann est autant le roman d’un personnage que celui d’une ville : Gdansk à l’orée de la seconde guerre mondiale est une ville nommée Danzig, habitée en partie par des Allemands au train de vie plutôt bourgeois. L’avancée des troupes soviétiques fait fuir en masse la population allemande, vidant les maisons et les commerces de leurs occupants évacués vers l’Allemagne. Au passage des forces russes se succède l’arrivée des réfugiés des contrées plus orientales de la Pologne, s’installant dans les empreintes tout juste laissées vides par les Allemands.

Dans cette ville à la population en plein renouvellement, Hanemann est l’un des rares Allemands à être restés. Pour ceux qui le côtoient ainsi que pour le lecteur, c’est un homme assez solitaire et réservé par nature, et ce plus encore depuis le décès par noyade de son amante quelques temps avant l’évacuation de la ville.

En réfléchissant ensuite au livre, la facon de Chwin d’annoncer ce décès et de présenter la réaction d’Hanemann au travers de commérages et d’un effort de reconstruction postérieur, ainsi que la question brièvement soulevée de la cause du décès (accident, suicide, meurtre ?) m’ont laissés un peu perplexe, étant donné qu’ils ne jouent aucun rôle dans la suite du livre. Ces quelques chapitres de départ, décrivant le monde allemand d’Hanemann avant l’évacuation, installent cependant quelques uns des thèmes récurrents du livre – la possibilité (ou non) du choix entre la vie et la mort et l’effet que cela a sur ceux qui restent après, pas seulement au niveau d’un individu mais aussi d’un peuple, d’une ville, des objets dont s’entourent les hommes.

Spécialiste en anatomie et médecin légiste, Hanemann a voué sa vie professionnelle d’avant-guerre à « percer le grand mystère », à « dévoiler ce qui sépare les vivants des morts ». Rescapé (par chance ou apathie) d’une évacuation vers un paquebot qui finira au fond de l’eau, il vit les années qui suivent à la frontière entre ces deux mondes.

Et quand Hanemann se laissait aller à ces souvenirs, il se disait que ce qui s’était passé était justement survenu pour qu’il pût désormais sombrer dans cette demi-torpeur qui gagnait son âme et insensibilisait celle-ci aux voix du monde extérieur. Il avait l’impression de pouvoir vivre ainsi.

Alors qu’aux images de la rue autour de lui se superposent parfois celles de ses voisins disparus d’avant-guerre, il médite sur le suicide du poète romantique allemand Heinrich von Kleist et de sa compagne, puis sur celui plus récent du poète polonais Stanislaw Witkiewicz, mais ne peut se résoudre à suivre leur exemple. Plus ou moins toléré par les autorités polonaises qui préféreraient le renvoyer vers un pays où il n’a ni racines ni famille, Hanemann ne revient véritablement à la vie qu’avec l’arrivée de Hanka, une jeune polonaise ukrainienne qu’il sauve du suicide, et d’Adam, un petit orphelin muet aux dons de mime à qui il enseigne la langue des signes.

Hanemann est un livre tout en symboles et en échos, baigné d’un certain flou à l’image du clair-obscur de la vie du médecin : les jalons chronologiques (la guerre, le sort de la population juive, l’évacuation, l’instauration d’un pouvoir communiste) sont tout juste évoqués, les faits sont souvent racontés indirectement, par les souvenirs d’anciens voisins ou par le biais d’un narrateur omniscient qui prend souvent la forme du fils de réfugiés polonais installés dans la même maison qu’Hanemann.

Ce flou et ce symbolisme sont cependant sous-tendus par une description minutieuse des objets de la vie courante. Ceux-ci forment une dimension à part entière du livre que j’ai beaucoup aimée et qui permet d’ancrer encore plus l’idée du départ des hommes, de la destruction et du changement d’identité de la ville.

Les cygnes ou les pélicans en porcelaine blanche, les beaux sucriers d’argent en forme d’oies sauvages aux yeux de turquoise, les majestueux esquifs dans lesquels était servie la confiture de poire – toutes les pièces de vaisselle effrayées par leurs formes recherchées et peu pratiques enviaient la surface austère des ustensiles en fer-blanc qu’il était facile de glisser sous le plancher, entre les poutres des granges ou celles des moulins abandonnés. Elles s’enorgueillissaient encore de leur vif éclat sur les nappes dominicales, dans les appartements des Breitgasse, Frauengasse, Jäschkentaler Weg. Elles tintaient encore gaiement au contact des cuillères en argent, mais au fond, elles avaient la conviction, aussi tenace qu’une patine, d’être déjà de petits sarcophages. Liselotte Peltz frottait avec un chiffon doux le dos d’une tasse à café qui, la nuit, était hantée par le cauchemar d’appartenir à la mort. Les candélabres et leurs réflecteurs haut-perchés sur les murs de la Maison d’Artus feignaient de se réjouir de leur éclat, ils se rengorgeaient encore de leurs flèches de cire. Pourtant, dans leurs dorures rougeoyantes, se terrait déjà la brûlante certitude qu’au moment venu, le feu les réduirait en une coulée de cuivre tiédissante.

Certains de ces objets, avec Hanemann, sont cependant des survivants, survivants aux bombardements, aux saccages ou aux pillages, et finissent par remplacer d’une certaine manière ces jalons chronologiques que Chwin s’abstient de faire trop précis : dans l’appartement où un couple polonais nouvellement arrivé s’installe, ils trouvent des cadres où la poussière n’a pratiquement pas eu le temps de s’installer, où les draps récemment triés par une Allemande en vue de l’évacuation sentent encore la rose et la lavande. Pourtant, avec le passage des années les couverts en argent disparaissent, les broderies aux inscriptions allemandes finissent en serpillière, la peinture aux fenêtres s’écaille, et les meubles, bibelots et couverts en matériaux nobles estampillés de marques de vieux fabricants allemands sont remplacés par « la vague impitoyable des fourchettes en aluminium » et des « cendriers en demi-porcelaine avec les lettres “FWP” » (FWP : fonds de vacances pour les ouvriers). Chwin fait montre d’une sympathie évidente pour ces témoins d’une période et d’une aisance révolues, en plus de les utiliser de manière très poétique.

C’est d’ailleurs peut-être pour cette approche si détaillée et quasi affectueuse de ces témoins muets que je garderai un bon souvenir du livre, plus que pour l’histoire elle-même qui, quoique belle, m’a semblé parfois lancer des ponts qui n’atterrissaient pas sur une autre rive. Malheureusement, je resterai aussi marquée par les nombreuses erreurs de relecture et mise en page (coupures de mots fantaisistes, lettres qui jouent à saute-mouton, etc) qui ont un peu gâché ma lecture et ne font honneur ni au texte ni à la belle traduction qui en est faite.

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Né en 1949 à Gdansk où il vit encore, Stefan Chwin est un écrivain, critique littéraire et historien de la littérature, spécialisé dans le romantisme et affilié à l’Université de Gdansk.

Il fait ses débuts dans les années 1980s avec des histoires pour enfants écrites sous le pseudonyme Max Lars. Son roman Hanemann, paru en 1995 sous son vrai nom, lui vaut de recevoir le Paszport Polityki, décerné par l’hebdomadaire Polityka, la même année. Il est aussi l’auteur d’Esther (1999), du Pélican d’Or (2003, aussi disponible aux éditions Circé), deux romans situés dans la Pologne de la fin du 19e et début du 20e siècle à Varsovie et Gdansk respectivement. Il reçoit le prix du PEN polonais, ainsi que le « Erich Brost Danzig Award » (du nom d’un journaliste allemand né près de Gdansk) pour sa participation au travail de réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne, en 1997. Bien plus récemment, il a reçu ce janvier le « Prix Académique Jan Heweliusz de la Ville de Gdansk » pour son travail de recherche sur la culture européenne et polonaise des 19e et 20e siècles. Pour ceux et celles qui lisent l’anglais, le site bookinstitute.pl a tout plein d’informations sur Stefan Chwin et ses romans (traduits ou non) ainsi que sur la littérature polonaise.

Je remercie les éditions Circé qui m’ont fait parvenir ce livre et découvrir cet auteur.

Stefan Chwin, Hanemann (1995). Trad. du polonais par Lydia Waleryszak. Editions Circé, 2012.


[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Zofia Nałkowska – Les Impatients

Le mois dernier, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).

Je crois bien que c’est par mon amie D., polonaise, excellente francophone et très au fait en termes de littérature, que j’ai pour la première fois entendu parler de Zofia Nałkowska, il y a de cela bien longtemps. Puis j’ai lu son Choucas (dans les années 1920, un groupe de déracinés dans un sanatorium suisse ; il existe de ce roman une traduction française presque centenaire), et eu envie d’en savoir davantage sur cette écrivaine de l’entre-deux-guerres polonais. La traduction chez Circé de son roman Les impatients (1938) en 2016 est venue à point et j’en avais apprécié autant le choix d’écrire l’histoire familiale par le biais de la vie intérieure de ses membres (féminins comme masculins) que le brouillage des repères temporels. Aujourd’hui – plusieurs années après ma lecture – je me demande s’il ne serait pas approprié de parler d’une sorte d’équivalent, dans l’écriture du temps, de la technique du flux de conscience.

Je n’ai rien changé au billet original, à retrouver sur ce lien.

 


 

Tous ces gens, les morts aussi bien que les vivants, le grand-père Fabian, Ludwika, les parents, les deux tantes, étaient à présent fortement ancrés dans la mémoire de Jakub ; ils s’ordonnaient dans son esprit et continuaient de foisonner. (…) Oui, son esprit était aussi peuplé d’êtres qu’il n’avait jamais vus, d’inconnus ; et chacun d’eux véhiculait sa propre histoire. Ils avaient trouvé leur place en arrière-plan, s’étaient détachés d’une autre strate de souvenirs dépenaillés.

impatientsAu début, il est un peu facile d’être étourdi par le fourmillement des membres de la grande famille Szpotawy qui peuplent les premiers chapitres des Impatients. Partant du grand-père Fabian, ces premières pages évoquent tour à tour, brièvement, différents membres de plusieurs générations, et il faut un peu de temps pour retomber sur ses pieds et saisir que certains ces personnages se détachent de ce fourmillement et que c’est eux qui vont nous servir de guide dans l’histoire. C’est un peu comme si le regard d’auteur de Nałkowska s’était aussi porté sur chacun des personnages dont elle avait imaginé l’existence, avant de décider que c’est Jakub, le petit-fils de Fabian, et sa femme Teodora, qui retiendront son attention. C’est pour ça, je pense, que je n’ai pas vu la fin de leur histoire arriver alors que pourtant elle figure déjà dans les premières pages du roman.

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[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Alexandre Tišma – L’usage de l’homme

 

Le mois dernier, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).

Je publie le billet d’aujourd’hui avec un peu de tristesse, parce qu’Alexandre/Aleksandar Tišma (1924-2003) est l’une de mes découvertes les plus marquantes en termes de littérature yougoslave, mais c’est aussi un de ces auteurs qui sont aujourd’hui oubliés. Souvent traduit dans les années 1980, cela fait presque 20 ans qu’il n’est plus réédité et ses éditeurs d’alors – L’Âge d’homme, Le Serpent à plumes, la collection Motifs des éditions du Rocher – ont aussi souffert du passage du temps. J’ai commencé à le lire avec L’usage de l’homme, porte d’entrée vers une œuvre dédiée à Novi Sad (au nord de la Serbie d’aujourd’hui) et à une réflexion sur le multiculturalisme de la région et les coups qui lui ont été portés au cours du XXe siècle. Ensuite, je l’ai retrouvé dans Le livre de Blam, puis dans La jeune fille brune et à nouveau dans L’école d’impiété, toujours touchée par son écriture et son attachement à préserver la mémoire d’un lieu et d’une époque. Je n’ai rien changé au billet original, à retrouver sur ce lien.


ImageNovi Sad à l’orée de la seconde guerre mondiale, c’est une démonstration à l’échelle locale d’une petite ville du nord de la Serbie de l’immense diversité ethnique des Balkans et de l’ex-territoire de l’empire austro-hongrois. Serbes, croates, hongrois, juifs ou allemands, peuples, langages et coutumes s’y mêlent au quotidien.

Dans la version fictionnelle présentée par Alexandre Tišma, cela donne Milinko Bosic, jeune croate amoureux de Vera Kruger, fille d’un père allemand et d’une mère juive. Avec leur camarade serbe Sredoje Lazukic, ils fréquentent les cours d’allemand dispensés par Fräulein Drentwenscheck, installée à Novi Sad suite à son mariage avec un juriste slovène.

La guerre s’invite peu à peu dans le monde des adolescents paisibles ou ennuyés ; tous, qui rêvaient d’échapper à la somnolence de la ville ou aux destins tracés par les projets paternels, verront leur vie bouleversée de manière dramatique. A travers eux, nous vivons la seconde guerre mondiale en version nord-balkanique : l’occupation hongroise, l’invasion allemande, la déportation des juifs, la formation de groupes de partisans serbes qui finiront du côté des vainqueurs.

Pour les rescapés, même vainqueurs, l’après-guerre sonne le retour aux désillusions, cette fois remplies de traumatismes, de mauvais rêves, de familles démembrées et de solitude. Le livre, dont l’écriture est bien trop détachée pour tomber dans le pathos, se termine sur un sentiment de grande tristesse face au vide laissé par la guerre et par le régime communiste naissant.

Ce n’est donc peut-être pas un livre à garder pour les jours où le moral est en berne. Ce n’est pas non plus un livre à sortir pour glaner quelques pages lors d’un trajet en bus ou entre deux rendez-vous, de par la construction et l’écriture toute en détails.

L’histoire se construit par blocs, passant de fragments de la vie de l’un à ceux de l’autre, en entrelacs nécessitant quelques fois de revenir sur ses pas pour mieux se remémorer certains détails ou simplement qui est qui. Ces chapitres narratifs, s’imbriquant petit à petit pour former une image plus complète, sont quelques fois interrompus par d’autres plus caléidoscopiques, reliant personnes, lieux et temps par le biais de thèmes annoncés (« demeures », « spectacles des rues », « corps », « morts naturelles et morts violentes », « autres départs ») qui donnent d’autres détails étoffant l’histoire et le charactère de chaque personnage. Cela demande de bien s’accrocher au départ lorsque tous les personnages ne sont pas encore tout à fait familiers et que l’on n’a pas encore dépassé la barrière des noms serbes et croates.

Le jeu, pourtant, en vaut la chandelle. De par leurs faiblesses, leur humanité, les personnages sont attachants, quelques fois irritants, mais défient toute étiquette de bon ou de méchant. C’est certainement un livre qui mérite d’être relu, et j’espère bien aussi mettre la main sur d’autres des œuvres de Tišma.

Alexandre Tišma, lui même un représentant de la diversité ethnique des Balkans, naît en 1924 en Voïvodine d’une mère juive hongroise et d’un père serbe de Croatie. Échappant aux rafles anti-juives et anti-serbes de Novi Sad de 1942, il poursuit ses études universitaires à Budapest et à Belgrade avant de poursuivre une carrière de journaliste et traducteur. En 1993, face à la montée du nationalisme sous Milosevic, il s’exile en France où il restera jusqu’en 2000. Il meurt en 2003, laissant un nombre d’oeuvres telles que L’école d’impiété, La jeune fille brune, Le livre de Blam ou encore Croyances et Méfiances.

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Alexandre Tišma, L’usage de l’homme (Upotreba Čoveka, 1985), trad. du serbo-croate par Madeleine Stevanov. Éditions 10/18, 1993.

Avec L’usage de l’homme, j’espère inaugurer une catégorie serbe dans l’édition 2012 du tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.

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[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Youozas Baltouchis – La saga de Youza

Ce mois-ci, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).  

Avec le billet que je publie aujourd’hui, je continue d’avancer dans le temps (celui-ci date de 2013), et en même temps de monter vers le nord de l’Europe : après la Tchécoslovaquie, après la Pologne, La saga de Youza de Youozas Baltouchis nous emmène en Lituanie. Comme pour le tout premier billet de ce blog, je me demande si je lirais ce roman de la même manière aujourd’hui. Je garde en tout cas en mémoire un beau souvenir de ce livre qui parle si bien du passage du temps, que ce soit celui de la nature comme celui de l’Histoire. Bonne (re)lecture !


41EX9gSZlIL._Des livres qui entreprennent de raconter l’histoire d’un pays au travers de la vie d’un personnage ou d’une famille, sur plusieurs dizaines d’années voire quelques siècles, il y en a beaucoup, surtout dans des pays à l’histoire toute en bouleversements tels que ceux d’Europe de l’Est. Si c’est réussi, si le pont entre Histoire et histoire se fait sans avoir trop l’air de donner des leçons ou de faire de la propagande, si les personnages sont assez bien mis en chair pour ne pas donner l’impression qu’ils sont juste un prétexte, si le rythme du passage des années et des événements est bien mtrisé, et si le style est au rendez-vous, alors c’est un genre que j’aime beaucoup.

Ça fait beaucoup de « si » et pouvoir tous les aligner n’est pas toujours gagné d’avance, j’en avais eu la preuve avec Le Livre des Pères du Hongrois Miklós Vámos, qui m’avait assez déçue. Avec La saga de Youza, du Lituanien Youozas Baltouchis, c’est tout le contraire : un livre tout simple, sans artifices de style ou de construction, mais avec une belle description d’un monde en plein changement, au travers d’un éventail restreint de personnages bien brossés.

Le principal, c’est Youza, simple paysan quelque part dans la campagne lituanienne du début du XXè siècle. Parce que la belle Vintsiouné lui a préféré le riche Stonkous, il quitte la ferme familiale et part s’installer, seul, sur les berges du Kaïralabé pour y vivre loin du monde. Pour les autres au village, c’est de la folie, personne ne s’est jamais installé sur ce grand marécage isolé et plein de dangers, et surtout pas seul. De plus, la nature y est avare de ses dons, la végétation est là pour le prouver.

Il arrivait assez souvent à Youza de se perdre dans de longues rêveries. Le matin surtout. Il s’arrêtait au milieu de mottes moutonneuses de sphaignes entre les bouleaux éplorés et rachitiques, et regardait ceux-ci longuement. Ils avaient bien des raisons de pleurer, ces pauvres bouleaux. Depuis des dizaines d’années, ils plongeaient leurs racines dans ces mottes de mousse, y cherchant leur nourriture sans rien trouver. Que pouvaient leur donner des mottes de mousses ou des flottis de lentilles d’eau ? Aussi n’avaient-ils pu ni grandir ni se ramifier, comme tous les arbres sont censés le faire ; ils avaient seulement réussi à rester debout, agitant leurs feuilles chétives et faisant craquer leurs fourches desséchées.

Mais Youza persiste et n’épargne pas ses forces : au fil des migrations des oiseaux, du gel et du dégel, il construit la maison, l’écurie, le puits, les bains, plante le potager, le verger, le champ de lin, installe la ruche, finissant par vivre presque confortablement malgré le souvenir de Vintsiouné qui le taraude. Personnage taciturne par nature, « des mots pour rien » est sa réponse la plus fréquente à ceux qui tentent de le faire changer d’avis, et même si son frère lui manque parfois, il ne sort que très rarement de son marécage durant le demi-siècle qu’il y vit.

Un quasi-ermite, voilà qui fait un drôle de témoin de l’Histoire qui suit son cours en parallèle, mais j’ai justement aimé le choix de Baltouchis de raconter le XXè siècle lituanien depuis le pas de porte de Youza plutôt que de le faire aller au cœur des événements.

Tout commence lorsque Youza, ayant repéré l’emplacement idéal pour creuser son puits, tombe sur des os humains. Aux habits de drap gris, il reconnaît un soldat russe, pour qui il fabrique un cercueil. Mais en sortant les os, voilà qu’apparaissent des habits en drap bleu foncé : un Russe du tsar et un Allemand du kaiser, tombés plusieurs années auparavant juste là où il s’est installé.

d’où sortaient donc ces deux-là ? Qui les avait descendus ? Qui les avait enterrés sur la butte avec cinq fusils ? Pas avec deux fusils, mais avec cinq, alors qu’il n’y avait que deux soldats. Mais peut-être qu’ils n’étaient pas deux ? Peut-être que des ossements, il y en avait dans la terre autant que de fusils ? Qu’il suffirait de creuser… Mais puisqu’il en était ainsi, puisqu’il en était vraiment ainsi, peut-être était-ce une illusion de croire que tous passaient à coté du Kaïrabalé, et personne à travers ? Par conséquent, était-il si seul que ça, Youza, sur son Kaïrabalé ?

Youza se sentit subitement si inquiet qu’il lui arriva dès lors de se lever la nuit. 

Les autres marques du passage du temps sont bien plus vivantes, que ce soit son frère Adomas qui lui rend visite pour lui conter ses déboires (le remembrement des terres sous les bolchéviques, les goûts changeants des Anglais pour les cochons engraissés en Lituanie), ou d’autres pour des raisons encore plus graves. Stonkous, le fils de koulaks qui échappe à la déportation et devient fervent fasciste ; Adomélis le bolchévique de première heure ; Konèle le taillandier, poursuivi avec femme et filles parce que juif : tous trouvent un refuge plus ou moins heureux dans les diverses cachettes aménagées dans la métairie de Youza.

Au travers de ces individus, ce sont des groupes entiers de la société locale et leur destin durant les années de guerre et de communisme qui sont représentés, de manière simplifiée mais très parlante. Youza, qui à chaque fois tombe des nues en apprenant ce que les pourchassés lui décrivent de chaque nouveau pouvoir qui s’installe, agit par simple humanité, sans se soucier de l’appartenance politique de l’un ou de l’autre (Baltouchis réserve quand même le plus mauvais rôle au fils Stonkous, fasciste tour à tour implorant et vicieusement violent, qui plus est fils l’arrogante Vintsiouné). Lui qui s’obstine à vivre en quasi-autarcie et à ne s’abaisser devant aucun pouvoir, sera finalement celui qui tirera le moins mal son épingle du jeu, et j’en ai fini par me demander si Youza, héros d’un livre paru alors que la Lituanie est encore l’une des Républiques socialistes soviétiques, n’est pas censé être une allégorie de ce que pourrait être la Lituanie si elle était libre et indépendante.

Mais Youza est avant tout son propre personnage, et La saga de Youza est aussi l’histoire émouvante d’un homme poursuivi jusqu’à la fin de sa vie par l’amour non partagé qu’il porte à Vintsiouné, amour que cet homme taciturne a du mal à admettre et formuler mais que Baltouchis se charge de décrire de manière pudique et vivante.

Youza ne la vit pas sortir. Il n’entendit pas non plus le claquement de la porte qui se refermait. Quand il revint à lui, il était toujours assis sur le banc où Vintsiouné lui avait ordonné de s’asseoir. Au dehors s’épaississaient les ténèbres de crépuscule et la pièce était emplir du parfum de Vintsiouné. De ce même parfum dont il s’était enivré lorsqu’il valsait avec elle au bord du lac, dans le bruissement des jeunes bouleaux, la tenant par la taille, elle, Vintsiouné. Elle fleurait alors la fraise mûre, et peut-être aussi une odeur âpre de bois-joli lézardant au soleil parmi les pins résineux, ou encore une senteur d’acore, dont les racines blanches baignaient dans l’eau des bords du lac. Non, personne d’autre au monde ne fleurait ce parfum-là. Elle seule. Seulement elle, Vintsiouné.

Difficile de réconcilier ces odeurs délicates d’un monde encore très régi par la nature, et la brutalité du métal des fusils et du cuir noir des vestes des activistes, mais Baltouchis les combine pour en faire un beau roman sur un homme qui s’attache à rester humain dans un monde qui l’est de moins en moins.

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Chercher des informations sur Youozas Baltouchis sur internet ne donne pas grand chose de plus que ce qui est donné sur la quatrième de couverture du livre : né en 1909 à Riga, il commence à travailler tout jeune, comme berger. Engagé politique anti-hitlérien à Moscou, il est publié à partir de 1940.

Élargir la recherche à Juozas Baltušis fait apparaître que son vrai nom était Albertas Juozenas, qu’il est décédé en 1991 à Vilnius, qu’il a été primé à deux reprises en Lituanie pour ses romans (1957 et 1980) et que La saga de Youza est le seul de ses (apparemment nombreux) livres et pièces de théâtre a avoir été traduits en français. Cette traduction vaut au roman d’obtenir le Prix du Meilleur livre étranger en 1991, troisième d’une série de primés balto-russes après Le Fou du Tsar de l’Estonien Jaan Kross (1990) et La Maison Pouchkine d’Andreï Bitov (1989).

Dire, comme le fait la quatrième de couverture, que La saga de Youza a fait de Youozas Baltouchis l’écrivain le plus célèbre de son pays est dire beaucoup et pas grand chose à la fois, étant donné à quel point les auteurs baltes sont peu connus en général. Le roman, dans sa traduction très recherchée par Denise Yoccoz-Neugnot vaut certainement la peine d’être redécouvert, que ce soit dans l’édition Alinea ou celle reprise par Pocket (2001).

Youozas Baltouchis, La saga de Youza (Sakmé apie Juza, 1979). Trad. du lituanien et du russe par Denise Yoccoz-Neugnot. Alinea, 1990.

Avec ce billet je marque un nouvel ajout au tour d’horizon européen « Voisins Voisines » chez Anne.


[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Bołeslaw Prus – La poupée

Ce mois-ci, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez select, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus restreint, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).  

Après une republication de mon tout premier article, voici un billet de 2011, sur un livre qui m’est revenu en mémoire à chaque passage à Varsovie : La poupée, de Bołeslaw Prus. Un bon gros roman, que j’avais lu dans une traduction anglaise parce que c’est ce que j’avais sous la main à l’époque et aussi parce qu’il n’en existe en français qu’une version des années 1960 aux très célèbres éditions Del Duca. Si Passage à l’Est ! n’a jamais atteint le statut d’influenceur qu’il mérite pourtant, c’est bien à cause de billets comme celui-ci : déjà un peu trop long, publié en caractères trop petits, sur un livre quasi introuvable*. Bonne (re**)lecture !

* La bonne nouvelle est qu’il en existe une adaptation sous-titrée en francais et dont la version originale (1968) a été restaurée il n’y a pas si longtemps. Cliquer sur ce lien pour voir la bande annonce.  

** Rien n’a changé depuis la version originale, à retrouver sur ce lien.


ImageLa Poupée (The Doll, dans ma version) est un pavé à la manière du 19e siècle, quelque part entre la revendication sociale des Misérables et celle teintée d’humour de David Copperfield de Dickens.

Il s’agit bien dans ce livre du 19e siècle, où l’Histoire s’entremêle à l’histoire, et l’on parle d’ascension sociale, de misère et de guerres entre puissances européennes, sur fond d’intrigues amoureuses entre gens de bonne et moins bonne société. Mais ici l’action se situe en Pologne, et le roman dresse un portrait vraiment intéressant de la société de Varsovie vers 1870, à une époque où la Pologne est encore écartelée entre les occupants russes, prusses et autrichiens. C’est aussi un portrait très humain, parce que les charactères et pensées des protagonistes reflètent les préoccupations du temps et des différentes classes sociales, lesquelles s’entrechoquent souvent dans le livre.

L’histoire est simple : Wokulski, un self-made man dont le magasin de mercerie fait pâlir d’envie tout ses concurrents, a vu Izabela Łeçka, fille unique d’un aristocrate bien vu mais désargenté, et en est tombé amoureux. Mais la belle est coquette, vaine et calculatrice, et se fait désirer, en vain.

Présentée ainsi, l’histoire est classique, mais l’intérêt du roman va bien au-delà d’une histoire d’amour vouée à l’échec. Wokulski est un personnage difficile à cerner. Il est constamment tiraillé entre ce qu’il est (un marchand prospère, mais un marchand quand même), entre ce qu’il aurait voulu être (une force pour le progrès scientifique, social et/ou politique) et ce qu’il voudrait être afin de gagner l’estime d’Izabela et de son milieu (un aristocrate). Ambitieux, énergique et bien intentionné mais tourmenté par une infatuation vraiment sincère, il est clairement manipulé et incompris par le milieu auquel il aspire d’appartenir, et devient au final un personnage assez risible. Le mystère qui entoure sa disparition à la fin du livre, alors qu’il a abandonné tout espoir, est à l’image du portrait, dressé au cours du livre, d’un homme au caractère insaisissable et tourmenté, qui peine à trouver sa place dans la société de son temps.

A travers le personnage de Wokulski, on voit tous les conflits sociaux qui parcourent le monde de Varsovie de l’époque, avec ses ressemblances et ses différences d’avec le monde français de la fin du 19e siècle. La France, et surtout Paris, est d’ailleurs souvent prise en example de ce à quoi la Pologne devrait aspirer. Wokulski rêve de contribuer au développement économique et social de la Pologne. Ces idéaux sont nourris par un long séjour à Paris qui lui montre une société bien plus libre et moins inégale que celle de la Pologne, menée par le progrès économique, et qui profite d’une atmosphère de curiosité scientifique et intellectuelle qui manque cruellement à Varsovie.

Si l’aspect central du livre – l’état de la Pologne de la fin du 19e siècle au travers des yeux de Wokulski – est très sérieux et enrichissant à lire, j’ai aussi beaucoup aimé le côté plus léger donné par tout l’arrière-plan narratif. Les caractères et intrigues secondaires fourmillent et donnent lieu à des portraits bien brossés et des situations souvent cocasses. On y trouve ainsi Rzecki, le vieux clerc un peu sec mais pétri de romantisme héroïque inspiré par sa participation à la guerre d’indépendance anti-habsburg hongroise du milieu du 19e siècle. Rzecki ne jure que par son idole Napoléon et son grand ami Wokulski, mais c’est aussi un vieillard à l’âme d’enfant qui sait passer un moment magique à remonter les ressorts méchaniques des jeux pour enfants, le samedi soir après la fermeture du magasin. Il y a aussi le trio d’étudiants en médecine, colocataires et fauchés, avec qui chaque apparition dans le livre s’accompagne de facéties : Patkiewicz se transforme en tête de cadavre, avec un effet saisissant sur son entourage, à chaque fois que le paiement du loyer est mentionné ; Maleski s’échappe de son appartement (encore une question de loyer) assis dans un fauteuil descendu du troisième étage au moyen de cordes, mais ne manque pas au passage de s’arrêter aux fenêtres du deuxième où habite la baronesse, propriétaire de l’immeuble et grande ennemie du trio. Quand au troisième, personne ne le voit ni ne mentionne son nom, mais c’est celui qui est le plus opposé au paiement du loyer, « par principe », transmettent ses deux acolytes. L’écriture elle-même est souvent savoureuse et on y voit l’empreinte d’un écrivain qui était aussi connu pour ses écrits plus humoristiques.

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Bolesław Prus est né Aleksander Głowacki en 1847 au sud-est de la Pologne actuelle, alors sous domination russe. A seize ans, il quitte l’école pour participer à une insurrection contre la Russie, mais est arrêté et brièvement emprisonné. Cette expérience lui laissera des séquelles médicales – il souffrira d’agoraphobie jusqu’à sa mort en 1912 – et politiques, notamment son opposition aux mouvements cherchant à gagner l’indépendance de la Pologne par la force des armes. Au cours de quarante année de carrière littéraire, il devient journaliste, mais écrit aussi de nombreuses histoires ainsi des romans qui lui valent d’être considéré comme candidat pour le prix Nobel de littérature. La Poupée, ainsi que deux autres romans (Le Pharaon, et L’Avant-Poste) ont fait l’objet d’une traduction en français mais semblent introuvables. J’ai donc profité de la traduction anglaise des Central European Classics, une excellente collection qui rassemble nombre de chefs d’oeuvres d’Europe centrale méconnus hors de leurs pays. J’espère que d’autres pourront aussi en profiter.

Bolesław Prus, The Doll (La Poupée) (Lalka, 1890), trad. du polonais par David Welsh. Central European University Press, 1996.


[Un Passage à l’Est qui dure depuis 15 ans] Květa Legátová – La Belle de Joza

Ce mois-ci, Passage à l’Est ! a rejoint trois clubs : celui, déjà assez sélect, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence ; celui, encore plus distingué, des blogs qui ont fêté quinze années d’existence et se sont dédiés à la littérature* ; et celui, carrément exclusif, des blogs qui combinent les deux critères précédents et leur ajoute une dimension géographique telle que « l’Europe centrale, de l’Est et des Balkans ». Pour célébrer ça, je me propose de redonner vie de temps à autre à des billets anciens ou oubliés mais tout de même méritants (comme les livres dont ils sont le sujet, bien sûr).   

Pour commencer, un billet qui n’aurait certainement pas la même allure si je l’écrivais aujourd’hui mais qui a été le premier publié sur ce blog, c’est-à-dire le premier à avoir franchi le grand fossé qui sépare le « privé » du « publié » : c’est celui qui porte sur La belle de Joza, de Květa Legátová. Bonne (re**)lecture !

* Je ne me souviens plus quels blogs entrent dans cette catégorie. Que ceux qui se sentent concernés n’hésitent pas à se manifester !

** Rien n’a changé depuis la version originale, à retrouver sur ce lien.


Květa Legátová – La belle de Joza

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Brno, grande ville de la Tchécoslovaquie d’avant guerre. Alors que la Gestapo s’acharne à démanteler  les réseaux clandestins d’opposition, une jeune femme porteuse d’une mission échappe de peu à l’arrestation. Pour effacer ses traces, Eliška a dix minutes pour abandonner sa vie, une carrière prometteuse de docteur, un amant bien en vue, collègues, amis et identité, pour devenir Hana et épouser Joza, un forgeron simplet des montagnes. 

Hana n’a, au départ, que répulsion pour sa nouvelle vie. Son mari, “un type inconnu, suturé, avec un regard quelque peu rigide”, un “débile” à qui elle ne reconnait que le don de conter des histoires merveilleuses, n’est que “l’homme qui allait devenir [s]on maître”. Cheminant pour la première fois vers sa nouvelle maison, la vie qui commence lui apparaît sous les traits d’une femme qui s’échappe de chez soi en pleurant, poursuivie par un homme armé d’un bâton. Dans sa “cahute” aux sols en terre battue, sans eau ni électricité, l’effroi se mue en hystérie face à l’indigence de sa nouvelle situation. Certes, la vie est dure dans la localité de Zelary, les habitants épars hauts en couleur souvent brutaux, minés par l’analphabétisme et l’alcoolisme, et les femmes vouées aux travaux durs et à la soumission à des codes sociaux archaïques: tout ce que Hana, en choisissant les études, la médecine et l’engagement intellectuel et politique, avait rejeté.

Dès le premier jour, on m’avait bien fait comprendre mon état de femme.

Je me sentais abandonnée, vouée aux grâces et disgrâces que voudrait bien m’accorder ce village inexistant. Mes vieilles certitudes étaient détruites par les grondements de la rivière, dispersées par l’air saturé d’odeurs inconnues, noyées dans des trombes de couleur allant du léger roux de la terre jusqu’au ciel changeant, en passant par des teintes de vert les plus nuancées.

Dans les moments où je revenais à moi-même, je spéculais avec sang-froid sur l’instant où j’allais devenir folle ici.”

C’est pourtant dans ce hameau montagnard, comme suspendu hors du temps, qu’elle trouve finalement ce à quoi elle s’attendait le moins: le bonheur. En se confrontant à ce nouveau mode de vie, c’est aussi à elle-même qu’elle accède, puisant de nouvelles forces auprès des femmes qui l’entourent, de la nature hostile mais envoûtante, et surtout de la tendresse sans partage de Joza.

Je finis par accéder à une connaissance inattendue. Hors du monde des sens et libre de toute réflexion déstabilisante, au delà du seuil de la conscience “primitive”, une intuition, ou était-ce la mémoire, s’éveilla en moi et me fit vivre une “nouvelle” réalité. (…)

La hiérarchie des valeurs “définitives” partit en flammes, et sur le brûlis des brins d’herbes poussèrent.

Un tapis de verdure sur lequel j’irais pieds nus.

Ma liberté intérieure commença à se remplir comme une coupe vide.”

Petit à petit, à coup de rumeurs et de canons, la guerre refait cependant son apparition dans toute sa brutalité. Les chaumières sont torchées, les montagnards devenus insurgés succombent aux tirs de mitraillette, Joza meurt, la guerre se termine. Hana retourne à la ville et à l’hopital, et redevient nommément Eliška, sans pour autant perdre la mémoire de son “miracle personnel” vécu dans les montagnes.

Je marche comme un soldat au rythme du tambour. Mon âme m’a abandonnée. Elle erre sur des versants montagneux et monte la garde auprès d’inutiles tombeaux.”

Porté par une belle écriture, cette histoire sobre et nostalgique se lit d’une traite. Tel un conte de la belle et la bête en version tchèque, c’est une belle histoire d’amour, dans un monde suspendu à l’écart du temps et cependant voué à disparaître.

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Květa Legátová, de son vrai nom Vera Hofmanova, atteint avec ce roman paru en 2001 le sommet de sa carrière littéraire. Née en 1919 en Moravie et ayant poursuivi des études de lettres et de sciences, elle est affectée par les autorités communistes à la compagne en tant qu’enseignante. C’est de cet exil qu’elle tire son inspiration pour de nombreuses nouvelles et pièces radiographiques au long d’une vie passée entre l’enseignement et la création littéraire.

Květa Legátová, La Belle de Joza (Jozova Hanule), trad. du tchèque par Eurydice Antolin. Les éditions Noir sur Blanc, 2008.




Vous reprendrez bien quelques nouvelles parutions ?

Et donc, pendant que je regarde ailleurs, le temps passe et des livres continuent d’être publiés. Je trouve de plus en plus fastidieux de chercher parmi les nouveaux titres des parutions qui m’intéressent (et pas uniquement pour ce blog) mais en voici quand même quelques unes.

Pour les deux premiers, ça n’a pas été difficile de les trouver car ils étaient présentés tout récemment à Budapest, à la librairie française Prélude.

  • De Nina Yargekov : Budapest. Un guide à dévorer comme un roman. « Attachez vos ceintures, car ce Budapest va vous secouer, vous éblouir et vous montrer comment une ville peut être un rempart flamboyant au populisme » (Ah, on voit bien que c’est un roman écrit avant le 12 avril 2026 !). Paru en mars chez L’arbre qui marche.
  • D’Antal Szerb : Guide de Budapest à l’usage des Martiens. « …le grand écrivain hongrois et historien de la littérature Antal Szerb (1901-1945), auteur de La légende de Pendragon et de Le Voyageur et le clair de lune, nous introduit, au gré de ses fantaisies, dans un Budapest personnel, unissant merveilleusement poésie et ironie ». Parution en avril chez La rumeur libre dans une traduction du hongrois de Guillaume Métayer.

Le lien vers le livre suivant est tout trouvé puisqu’il y est aussi question d’ironie, et de Hongrie :

  • De Péter Hajnóczy : Le donneur de sang. « Dans les treize nouvelles et autres fables qui composent ce recueil, toutes inédites en français, le grand écrivain hongrois fait feu de tout bois pour pointer l’ineptie des règles du jeu social et de celles d’un système politique saugrenu » (en l’occurrence, celui de son époque malheureuse, 1942-1981). Paru en mars chez Cambourakis dans une « traduction collective du hongrois sous la direction d’András Kányádi ».

Les deux livres suivants n’ont d’autre point commun que leurs couvertures flamboyantes et fleuries :

  • De Sofia Andrukhovych : Amadoca, l’histoire de Romana et d’Ouliana. « Roman-fleuve à l’écriture puissante et poétique, Amadoca retrace l’histoire de l’Ukraine au XXe siècle, de la répression stalinienne à la guerre du Donbass, en passant par l’Holodomor et l’Holocauste. » Paru en mars chez Belfond dans une traduction de l’ukrainien par Irina Dmytrychyn, qui avait auparavant traduit, de la même autrice, Felix Austria, roman qui ne m’avait pas particulièrement inspirée.
  • D’Eminé Sadk : Caravane pour corbeaux. « Ce voyage [« à travers le Loudogorié, région du nord-est de la Bulgarie »] devient une quête intérieure portée par une prose oscillant entre réalisme et onirisme. Avec ironie et poésie, Sadk dresse un portrait doux-amer d’une Bulgarie en pleine mutation. » Une traduction du bulgare par Marie Vrinat, ce mois-ci chez Agullo.

Ensuite, et toujours en couverture, des arbres :

  • De Miroslav Mišák : Carnets indigènes. « Ce premier roman, doux comme une promenade en forêt, est une déclaration d’amour à tout ce qui vit et respire » (et aussi : « une déclaration d’amour aux forêts des Carpates »). Une traduction du slovaque par Anouk Jeannon, paru en mars aux éditions Paulsen.
  • De Mehis Heinsaar : La forêt des oubliés. L’auteur « nous invite à une immersion dans un monde à la fois sombre et idyllique au cœur d’une contrée sauvage préservée de la civilisation, où la quête de soi et la réflexion sur la nature humaine sont des motifs centraux. Le réalisme du récit, mêlé à des éléments oniriques et énigmatiques, font de ce texte à l’écriture sensuelle et poétique un roman absolument envoûtant. » Une traduction de l’estonien par Antoine Chalvin, à paraitre ce mois-ci chez Borealia.
  • De Mária Földes : La promenade. « Sous la forme d’un monologue intérieur et de fragments narratifs, elle revient sur son enfance, la déportation, les traumatismes mais aussi le besoin de continuer à vivre. Des images surgissent, sans chronologie stable, comme des éclats de mémoire. » Une traduction du hongrois par Catherine Fay, parue en mars aux éditions des Syrtes.

Le point commun des trois couvertures suivantes est trop évident pour qu’il vaille la peine d’être explicité :

  • De Mircea Cărtărescu : Le corps. « Livre-carrefour de l’œuvre de Cartarescu, que beaucoup comparent aujourd’hui à Borges, Le Corps transforme le regard de l’enfance en prisme poétique et fantastique qui capte l’histoire de la Roumanie en une série de fulgurantes apparitions. » Une nouvelle traduction, du roumain, par Laure Hinckel, tout juste parue chez Denoël.
  • Du même Mircea Cărtărescu : L’aile droite. « Premier grand roman sur la révolution roumaine de 1989, L’Aile droite est une œuvre monstre, incandescente, merveilleusement servie par la richesse de la langue et la maîtrise du style de Mircea Cartarescu. Parachevant la trilogie entamée quinze ans plus tôt avec L’Aile gauche, le récit entremêle différents fils narratifs et espaces-temps, créant ainsi un livre-monde à la croisée de tous les grands mouvements littéraires contemporains. » Traduit du roumain par Laure Hinckel et tout juste paru chez Denoël, complétant ainsi la trilogie dans la traduction de Laure Hinckel.
  • De Pajtim Statovci, L’heure de la vache. « Voix majeure de notre monde contemporain, Pajtim Statovci nous parle des corps survivants et sonde la fragilité de nos rédemptions. L’Heure de la vache est un roman incandescent. Une plongée vertigineuse au plus sombre du cœur humain. » Traduit du finnois (mais avec un pied au Kosovo) par Claire Saint-Germain et paru chez Les Argonautes éditeur en mars.

Ensuite, deux rééditions d’un même auteur, Ivo Andrić :

  • Innocence et châtiment. « Écrites entre 1946 et 1960, ces nouvelles montrent la finesse d’Andrić dans l’art du portrait et la suggestion, et annoncent l’importance qu’il accordera toute sa vie à la responsabilité humaine, à l’ambiguïté morale et à la frontière trouble entre innocence et faute. Comme souvent chez Andrić, la dimension psychologique et la précision ethnographique s’allient à une réflexion sur la fragilité des individus face aux forces collectives » Une traduction du serbe par Alain Cappon, rééditée aux Syrtes.
  • La cour maudite. « À travers ce récit, Andrić livre une réflexion profonde sur la vanité du monde et les travers de l’humanité, tout en offrant une méditation sur les rapports entre l’Orient et l’Occident. » Reprise en avril, par Libretto, de la nouvelle traduction par Pascale Delpech de ce titre paru chez Noir sur Blanc l’année dernière.

Et, pour terminer, pêle-mêle :

  • De Vasyl Stus : Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag. Vasyl Stus (1938-1985) « est la réponse la plus miraculeuse aux entreprises répétées de la Russie de nier l’existence de l’Ukraine, de sa culture, de sa langue, de son art. » Préface, traduction de l’ukrainien et commentaires par Georges Nivat, pour les éditions Noir sur Blanc.
  • D’Alena Mornštajnová : Novembre. « Que serait-il arrivé si les événements de novembre 1989 s’étaient déroulés autrement ? Si, derrière le rideau de fer, le communisme n’était jamais tombé ?… À travers ce récit mené de main de maître, Alena Mornštajnová nous invite à réfléchir à ce qu’il serait advenu de notre liberté si l’Histoire avait pris une autre direction. » Une traduction du tchèque par Anaïs Raimbault Biret, parue aux éditions Bleu et Jaune.
  • De Witold Szabłowski : Ce qui mijote au Kremlin. De Lénine à Poutine, la Russie racontée par ses cuisiniers « est une histoire de banquets, de popote et de famine. Tour à tour drôle et poignant, Witold Szabłowski éclaire la façon dont les repas racontent le pouvoir — et comment, en Russie, la grande histoire s’écrit toujours à table. » Une traduction du polonais par Véronique Patte, parue aux éditions Noir sur Blanc, chez qui l’on trouve également son Comment nourrir un dictateur (« Szabłowski a retrouvé les cuisiniers personnels de cinq dictateurs connus pour l’oppression et le massacre de leurs propres citoyens : Saddam Hussein en Irak, Idi Amin Dada en Ouganda, Enver Hoxha en Albanie, Fidel Castro à Cuba et Pol Pot au Cambodge ») ainsi que Les ours dansants. De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, chroniqué ici.  
  • De Sylvain Audet-Găinar : 80 mots de Roumanie. « Très actif sur les réseaux sociaux où il est largement suivi, [Sylvain Audet-Găinar] poste régulièrement des vidéos malicieuses sur les traits culturels et les faits linguistiques en Roumanie. Dans 80 mots de Roumanie, Sylvain Audet-Găinar déploie ce talent de conteur pour exposer les multiples facettes d’un monde devenu le sien, puisqu’il a épousé une Roumaine, tout en racontant son parcours singulier. ». A retrouver à L’Asiathèque.
  • D’Irène Rozdoboudko, Le bouton. « Au point de bascule entre le communisme et le capitalisme sauvage, Le bouton est à la fois une fresque sociale troublante et l’histoire d’un amour éperdu, qui aveugle l’individu jusqu’à l’anéantissement. Un roman qui emprunte à la tragédie grecque la démesure absolue de la passion humaine. » Une traduction de l’ukrainien par Rostyslav Nyemtsev et Felicia Mihali, parue aux éditions Hashtag.

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